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Un homme pour le Roi
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A onze heures, arrive Roederer, procureur général syndic, une sorte de préfet de la Seine avant la lettre, mais sous les ordres du maire de Paris. C'est un juriste lorrain qui a l'âme parlementaire et qui, sans être hostile au Roi, lui préférerait une monarchie constitutionnelle ou, mieux encore, une république. Après le retour de Varennes, il aurait proposé l'arrestation pure et simple du Roi. En fait, il vient voir ce qui se passe au château et ce qu'il voit l'inquiète : il y a du monde partout, des soldats surtout, Suisses ou gardes nationaux la baïonnette au canon, et aussi de nombreux domestiques. Dans la salle qui précède celle du Conseil s'entassent des gentilshommes tous vêtus de noir mais avec de longues épées, venus spontanément à la rescousse du souverain menacé. Il y a aussi les quelques femmes composant l'entourage de la Reine et tous ces gens qui enveloppent soudain Roederer n'ont rien de rassurant : le mépris et la colère s'inscrivent sur tous les visages, mais ce grand homme maigre à la figure sévère n'est pas un pleutre. Il mesure le drame que sera l'affrontement entre cette poudrière et les hordes mal armées des faubourgs, et cela il veut l'éviter à tout prix. Il décide de faire venir le maire et commence à lui écrire quand justement celui-ci arrive, faisant d'avance le gros dos. Il a raison : l'accueil est encore plus froid si possible et, parce qu'il a été quelque peu " chahuté " par de jeunes gardes nationaux, l'honorable Pétion prend peur et se retire sous prétexte qu'il fait trop chaud et qu'il a besoin de prendre l'air. Roederer, mi-figue mi-raisin, le raccompagne jusqu'aux jardins, mais toutes les issues en sont barrées par les postes royaux. Une seule issue : rejoindre l'Assemblée qui, elle aussi, tient séance cette nuit. Assis sur une balustrade de la terrasse " pour respirer ", Pétion laisse Roederer remonter seul vers le Roi et file à l'Assemblée, d'où il rejoindra son cher Hôtel de Ville dans lequel il va rester claquemuré sous la garde de " six cents " hommes. On n'est pas plus brave!...

Il n'y est pas encore arrivé quand les premiers battements du tocsin se sont fait entendre, figeant sur place comme sous l'effet d'un charme la foule qui emplit le palais et celle qui rôde autour. Anne-Laure les a entendus aussi et son regard, tout de suite, a cherché Josse dans la masse des gentilshommes les plus proches de Louis XVI. A sa surprise, elle a entrevu un sourire sur ses lèvres, mais un sourire qui ne s'adresse à personne. C'est celui de quelqu'un qui entend une douce musique. Impression fugitive, sans doute, mais bien réelle.

L'instant d'après, tout comme ceux qui l'entourent, le marquis de Pontallec a tiré son épée en criant " Vive le Roi ! " et en jurant de le défendre jusqu'à la mort...

Et les heures de cette étrange et angoissante veillée d'armes s'écoulent lentement. Roederer va la vivre tout entière aux Tuileries. Tandis le sinistre battement se rapproche ainsi que les roulements de tambour, l'homme du département, assis tranquillement en compagnie de la Reine, près de la pendule du cabinet du Roi, s'efforce de répondre à ses questions en se compromettant le moins possible et en restant dans la ligne qu'il s'est imposée : empêcher à tout prix l'affrontement... D'heure en heure, d'ailleurs, son secrétaire lui envoie des notes sur la situation extérieure... Et le temps passe. Le Roi s'est endormi sur un canapé après s'être confessé. Les dames se sont groupées autour de Mme de Lamballe ou de Mme de Tarente. Mme de Tourzel et sa fille sont chez le Dauphin. Les gentilshommes tiennent entre eux des conciliabules. La Reine et sa belle-sour vont de l'un à l'autre de ces groupes. Et les cloches et les tambours battent toujours...

A cinq heures du matin, le Roi descendit passer en revue la Garde nationale qui le satisfit ; mais l'inspection qu'il refit une heure après lui laissa mauvaise impression : entre-temps Pétion, depuis son Hôtel de Ville, avait donné l'ordre de remplacer cet effectif par des soldats acquis aux insurgés. Il fit mieux encore en envoyant chercher Mandat, commandant de la Garde qui s'apprêtait à la défense du palais, sous prétexte de se concerter avec lui. En réalité, le maire voulait récupérer l'ordre qu'il a dû lui donner, la veille, de défendre les Tuileries par tous les moyens. Un ordre qui le condamne aux yeux de ceux qui sont en train de s'emparer du pouvoir. Et Mandat - en fait le marquis de Mandat - doit obéir parce qu'il dépend du maire de Paris.

Vers sept heures du matin, alors que le soleil brillait joyeusement sur les rosés du jardin encore intact et sur les appartements où l'on avait depuis longtemps soufflé les bougies, on apprit que les faubourgs menés par les Marseillais s'étaient mis en route pour attaquer. On apprit aussi que des commissaires, choisis parmi les meneurs des quarante-huit sections, s'étaient constitués en Conseil de la Commune, qu'ils avaient fait comparaître Mandat, qu'on l'avait " exécuté " et qu'à cette heure sa tête se promenait dans Paris au bout d'une pique... Pétion avait récupéré son papier et la défense du palais était décapitée dans tous les sens du terme. Seuls restaient sûrs les Suisses dont tous ne parlaient pas français...

Roederer, alors, entreprit la tâche qu'il s'était donnée tandis qu'éclataient les premières mousquete-ries dans ce grondement si particulier d'une foule qui se rue à l'attaque : obtenir du Roi qu'il se rende avec sa famille à l'Assemblée afin de s'y mettre sous la protection de la loi. Il était de bonne foi, ignorant qu'à ce moment l'Assemblée, d'où avaient fui les députés de droite, n'était plus composée que des pires ennemis de la monarchie... La foule avait envahi le Carrousel et le Roi ne voulait pas que ses canons tirent sur elle...

Au château le tumulte était grand. Tous les braves gens réunis là depuis la veille brûlaient de se battre, la rumeur menaçante du dehors ne faisant qu'exciter leur courage. Le Roi envoya un messager à l'Assemblée pour lui demander - puisque la loi c'était elle - de venir rétablir l'ordre. Le messager ne revint pas. Un second suivit le même chemin. Alors, Roederer vint trouver Louis XVI :

- Sire, dit-il, le danger est imminent ; les autorités constituées sont sans force et la défense est devenue impossible. Votre Majesté et sa famille courent les plus grands dangers ainsi que tout ce qui est au château. Elle n'a d'autre ressource pour éviter l'effusion de sang que de se rendre elle-même à l'Assemblée.

- Une assemblée qui fait la sourde oreille et qui a peut-être déjà massacré nos émissaires ? Vous voulez tuer le Roi, Monsieur ? s'écria Marie-Antoinette. Sans parler de ceux du palais qui auront perdu leur dernier rempart.

- Si vous vous opposez à cette mesure, dit le procureur syndic, vous répondrez, Madame, de la vie du Roi et de celle de vos enfants. Pour plus de sûreté vous accompagnerez le Roi ainsi que votre famille. Je viendrai avec vous, bien sûr, et je réponds de votre sûreté. Le peuple n'aura plus aucune raison d'attaquer le château et vous y rentrerez quand tout sera apaisé.

- Vous croyez? Je crois, moi, que si nous en sortons nous n'y rentrerons jamais. Ces gens hurlent à la mort ! N'entendez-vous pas ?

- Non, Madame, fit Roederer avec une soudaine douceur. Ces gens pensent seulement qu'on va tous les massacrer. Dès que vous serez sous la protection des lois, vous n'aurez plus rien à redouter.

Roederer croyait vraiment à ce qu'il disait. Il tenait à tout prix à ménager le Roi et le peuple. Il fallait compter avec l'ombre menaçante des armées de Brunswick, très capables de mettre leurs menaces à exécution. D'autre part, il fallait empêcher le Roi de gagner la partie parce que, de monarchie absolue ou non, Roederer n'en voulait plus. Avant de l'emporter, il dut pourtant argumenter longtemps : Louis XVI se taisait, réfléchissait.

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