Monsieur Parent (1886)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #25
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Monsieur Parent (1886)». Краткое содержание книги:
Ils y sont demeurés tout l’été dernier, Monsieur, et presque tout l’hiver.
Et puis, voilà qu’un matin, à l’heure du déjeuner, Monsieur m’appelle : – Césarine, est-ce que Madame est rentrée ?
— Mais non, Monsieur.
On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on n’a jamais su où ni comment.
Oh ! quelle joie m’envahit ! J’avais envie d’embrasser la béguine, de la prendre par la taille et de la faire danser dans le salon !
Ah ! elle était partie, elle s’était sauvée, elle l’avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui ! Comme j’étais heureux !
La vieille bonne reprit : – Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On en demande vingt mille francs.
Mais je n’écoutais plus ! Je pensais à elle ! Et, tout à coup, il me sembla que je n’avais qu’à repartir pour la trouver, qu’elle avait dû revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille maison, qu’elle aurait tant aimée, sans lui.
Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme ; je saisis la photographie, et je m’enfuis en courant et baisant éperdument le doux visage entré dans le carton.
Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle ! Quelle joie qu’elle fût libre, qu’elle se fût sauvée ! Certes, j’allais la rencontrer aujourd’hui ou demain, cette semaine ou la suivante, puisqu’elle l’avait quitté ! Elle l’avait quitté parce que mon heure était venue !
Elle était libre, quelque part dans le monde ! Je n’avais plus qu’à la trouver puisque je la connaissais.
Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais l’air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser le visage. J’allais, j’allais éperdu de bonheur, enivré d’espoir. J’allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à notre tour dans la jolie maison. À vendre. Comme elle s’y plairait, cette fois !
L’inconnue
On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d’étranges : rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à l’étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement favorables à l’amour.
Gontran, qui se taisait, fut consulté.
— C’est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, nous l’apprécions davantage dans les endroits où nous ne nous attendons point à en rencontrer ; mais on n’en rencontre vraiment de rares qu’à Paris.
Il se tut quelques secondes, puis reprit :
— Cristi ! c’est gentil ! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l’air d’éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh ! le joli, le joli, joli spectacle ! On sent la violette au bord des trottoirs ; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les marchandes.
Il fait gai par la ville ; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l’esprit allumé ; on flâne, et on flaire et on guette. C’est rudement bon, ces matins-là !
On la voit venir de loin, on la distingue et on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous plaire de tout près. À la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit : « Attention, en voilà une », et on va au-devant d’elle en la dévorant des yeux.
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l’église ou qui va chez son amant ? Qu’importe ! La poitrine est ronde sous le corsage transparent. — Oh ! si on pouvait mettre le doigt dessus ? le doigt ou la lèvre. – Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde ? Qu’importe ! L’effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu’au soir, celle qu’on a rencontrée ainsi ! Certes, j’ai bien gardé le souvenir d’une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j’aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu’on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça ? c’est assez drôle ! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j’ai coudoyés dans les rues de Paris, j’ai des crises de rage à me pendre. Où sont-elles ? Qui sont-elles ? Où pourrait-on les retrouver ? les revoir ? Un proverbe dit qu’on passe souvent à côté du bonheur, eh bien ! moi je suis certain que j’ai passé plus d’une fois à côté de celle qui m’aurait pris comme un linot avec l’appât de sa chair fraîche.
Roger des Annettes avait écouté en souriant. Il répondit :
— Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m’est arrivé, à moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet… mais un effet… étonnant. C’était une brune, une brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d’une tempe à l’autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait rêver… rêver… comme on rêve à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un défi, offerte comme une tentation. L’œil était pareil à une tache d’encre sur de l’émail blanc. Ce n’était pas un œil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on entrait en elle. Oh ! l’étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau !
J’imaginai que c’était une juive. Je la suivis. Beaucoup d’hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d’une façon peu gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bête, à côté de l’Obélisque, je demeurai frappé par la plus forte émotion de désir qui m’eût encore assailli.
J’y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l’oubliai.
Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix ; et je sentis, en l’apercevant, une secousse au cœur comme lorsqu’on retrouve une maîtresse follement aimée jadis. Je m’arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j’étais devant la bouche d’un four. Puis, lorsqu’elle se fut éloignée, j’eus la sensation d’un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J’avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.
Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
Je fus un an sans la retrouver ; puis, un soir, au coucher du soleil, vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l’avenue des Champs-Élysées.