Monsieur Parent (1886)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #25
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Monsieur Parent (1886)». Краткое содержание книги:
Cependant Belhomme déclarant : « Je sens pu rien », le curé, triomphant, s’écria : « Certainement elle est noyée. » Tout le monde était content. On remonta dans la voiture.
Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris terribles. La bête s’était réveillée et était devenue furieuse. Il affirmait même qu’elle était entrée dans la tête maintenant, qu’elle lui dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta qu’elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard : « Tenez, v’la qu’a r’monte… gniau… gniau… gniau… qué misère ! »
Caniveau s’impatientait : « C’est l’iau qui la rend enragée, c’te bête. All’est p’t-être ben accoutumée au vin. »
On se remit à rire. Il reprit : « Quand j’allons arriver au café Bourbeux, donne-li du fil en six et all’n’bougera pu, j’te le jure. »
Mais Belhomme n’y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on lui arrachait l’âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria Césaire Horlaville d’arrêter à la première maison rencontrée.
C’était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté ; puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l’opération. Caniveau conseillait toujours de mêler de l’eau-de-vie à l’eau, afin de griser et d’endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra du vinaigre.
On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu’il pénétrât jusqu’au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l’organe habité.
Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout d’une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que l’instituteur tapait avec ses doigts sur l’oreille saine, afin de bien vider l’autre.
Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la main.
Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas plus gros qu’un grain d’oignon. Cela remuait, pourtant. C’était une puce ! Des cris d’étonnement s’élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce ! Ah ! elle était bien bonne, bien bonne ! Caniveau se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet ; le curé s’esclaffait à la façon des ânes qui braient, l’instituteur riait comme on éternue, et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au gloussement des poules.
Belhomme s’était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse dans l’œil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d’eau.
Il grogna : « Te v’là, charogne », et cracha dessus.
Le cocher, fou de gaieté, répétait : « Eune puce, eune puce, ah ! te v’là, sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot ! »
Puis, s’étant un peu calmé, il cria : « Allons, en route ! V’là assez de temps perdu. »
Et les voyageurs, riant toujours, s’en allèrent vers la voiture.
Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara : « Mé, j’m’en r’tourne à Criquetot. J’ai pu que fé au Havre à cette heure. »
Le cocher lui dit : – N’importe, paye ta place !
— Je t’en dé que la moitié pisque j’ai point passé mi-chemin.
— Tu dois tout pisque t’as r’tenu jusqu’au bout.
Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse : Belhomme jurait qu’il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville affirmait qu’il en recevrait quarante.
Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
Caniveau redescendit.
— D’abord, tu dés quarante sous au curé, t’entends, et pi une tournée à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t’en donneras vingt à Césaire. Ça va-t-il, dégourdi ?
Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et quinze, répondit : – Ça va !
— Allons, paye.
— J’payerai point. L’curé n’est pas médecin d’abord.
— Si tu n’payes point, j’te r’mets dans la voiture à Césaire et j’t’emporte au Havre.
Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l’enleva comme un enfant.
L’autre vit bien qu’il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent, regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues jambes.
À vendre
Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse !
Quelle ivresse ! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la narine avec l’air léger, par la peau avec les souffles du vent.
Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines minutes d’amour avec la Terre, le souvenir d’une sensation délicieuse et rapide, comme de la caresse d’un paysage rencontré au détour d’une route, à l’entrée d’un vallon, au bord d’une rivière, ainsi qu’on rencontrerait une belle fille complaisante.
Je me souviens d’un jour, entre autres. J’allais, le long de l’Océan breton, vers la pointe du Finistère. J’allais, sans penser à rien, d’un pas rapide, le long des flots. C’était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus douce et la plus belle de la Bretagne.
Un matin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves d’adolescents.
J’allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On sentait bien l’odeur douce des champs mûrs et l’odeur marine du varech. J’allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux et gai. J’allais.
Je ne pensais à rien ! Pourquoi penser en ces heures de joie inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l’herbe, ou qui vole dans l’air bleu sous le soleil ? J’entendais chanter au loin des chants pieux. Une procession peut-être, car c’était un dimanche. Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux de pêche m’apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, allant au pardon de Plouneven.
Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s’épuisant aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts.
Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand chapeau, poussaient leurs notes puissantes, les femmes criaient leurs notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone s’élevait dans le ciel calme ; et les cinq bateaux allaient l’un derrière l’autre, tout près l’un de l’autre.