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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Je viens de passer deux heures à l’ombre des oliviers, avec les journaux. Que se trame-t-il derrière l’immobilité des armées allemandes ? Notre résistance entre Montdidier et l’Oise semble avoir enrayé leur avance. Il y a aussi l’échec des Autrichiens, qui a dû causer là-bas une cuisante déconvenue. Si l’effort des Centraux, au cours des mois d’été, avant l’entrée en ligne des Américains, n’aboutit pas à des succès décisifs, la situation pourrait changer. Serai-je encore là pour le voir ? La terrible lenteur, aux yeux de l’individu, des événements par lesquels se fait l’histoire, c’est une chose qui m’a fait frémir bien des fois depuis quatre ans. Et pour celui qui n’a plus longtemps à vivre !…

Je dois dire cependant que je crois entrer momentanément dans une période meilleure. Est-ce l’effet de ce nouveau sérum ? Les crises d’étouffements sont moins douloureuses. Les poussées fébriles moins fréquentes. Voilà pour le physique. Quant au « moral » — terme consacré, celui dont use le haut commandement pour mesurer la passivité des soldats qui vont mourir — il est meilleur, lui aussi. Peut-être le sentez-vous, à travers cette lettre ? Sa longueur vous prouve en tout cas le plaisir que je prends à venir bavarder avec vous. Mon seul plaisir. Mais je dois l’interrompre. L’heure du traitement.

Votre ami,
A.
Ce traitement, je m’y soumets avec la même conscience qu’autrefois. Étrange, n’est-ce pas ? L’attitude du médecin envers moi s’est curieusement modifiée. Ainsi, en ce moment, bien qu’il constate une amélioration, il n’ose plus m’en faire la remarque, il m’épargne les : « Vous voyez bien, etc. » Mais il vient me voir plus souvent, m’apporte des journaux, des disques, me témoigne de mille manières son amitié. Ceci, pour répondre à votre question. Nulle part je ne puis être mieux qu’ici pour attendre la fin.
* * *

Hôpital 23, à Royan (Charente-Inférieure) 29 juin 1918.

Monsieur le docteur,

Ayant quitté la Guinée depuis l’automne de 1916, je suis en possession de votre honorée du mois dernier qui vient seulement de me rejoindre ici où je suis infirmière au service de chirurgie. Je me rappelle en effet de l’envoi dont vous me parlez sur votre lettre, mais mes souvenirs ne sont pas assez précis pour vous donner des renseignements comme vous le demandez. Je n’ai guère connu la personne qui m’avait chargée de cette commission pour vous et qui nous était arrivée très malade à l’hôpital d’un accès de fièvre jaune qui l’a emportée peu de jours après, malgré les soins du docteur Lancelost. C’était je crois au printemps 1916. Je me rappelle bien qu’on l’avait débarquée d’urgence d’un paquebot de passage à Conakry. C’est pendant une garde de nuit qu’elle m’a remis cet objet et votre adresse dans un de ses rares moments de lucidité, car elle délirait constamment. Tout de même, je peux affirmer qu’elle ne m’a chargée d’aucune chose à vous écrire. Elle devait voyager seule quand le paquebot a fait escale, car personne ne venait la voir pendant les deux ou trois jours qu’a duré son agonie. Je pense qu’elle a dû être inhumée dans la fosse du cimetière européen. L’administrateur-chef de l’hôpital, M. Fabri, s’il y est encore, pourrait rechercher sur les livres et vous donner sans doute le nom de cette dame et la date de son décès. Je regrette de n’avoir pas d’autres souvenirs à vous faire part.

Monsieur le docteur, veuillez agréer mes salutations respectueuses.
Lucie BONNET.
Je rouvre ma lettre pour vous envoyer encore ce détail que je crois bien que c’est cette dame-là qui avait avec elle un gros bouledogue noir qu’elle appelait Hirt ou Hirch, et qu’elle réclamait tout le temps dès qu’elle reprenait conscience, mais qu’on ne pouvait garder à l’étage à cause des règlements et parce que ce chien était méchant. Une de mes camarades infirmières avait voulu l’adopter, mais elle a eu tous les ennuis, on n’a jamais pu en venir à bout et finalement il a fallu lui donner une boulette.

XVI

JOURNAL D’ANTOINE

JUILLET

Le Mousquier, 2 juillet 1918.

Rêvé de Jacques, à l’instant même, dans ce court assoupissement à la fin de la nuit. Impossible déjà de renouer les fils de l’histoire. Ça se passait rue de l’Université, autrefois, dans le petit rez-de-chaussée. M’a remis en mémoire cette époque où nous avons vécu ensemble, si proches. Entre autres souvenirs : le jour où J. est sorti du pénitencier, où je l’ai installé chez moi. Pourtant, c’était moi qui l’avais voulu, pour le soustraire à la surveillance de Père. Mais je n’ai pas pu me défendre d’un vilain sentiment hostile, d’un regret égoïste. Me rappelle très bien que je me suis dit : « Soit, je veux bien l’avoir là, mais que ça ne dérange pas mes habitudes, mon travail, que ça ne m’empêche pas d’arriver. » Arriver ! Tout au long de mon existence, ce refrain : arriver ! Le mot d’ordre, l’unique but, quinze ans d’efforts… et maintenant, ce mot, arriver, ce matin, dans ce lit, quelle dérision !…

Ce cahier. J’ai chargé hier l’économe de m’acheter ce cahier à la papeterie de Grasse. Enfantillage de malade, peut-être. Je verrai bien. Ai constaté, par mes lettres à Jenny, l’espèce de soulagement que j’éprouve à écrire ce que je pense. N’ai jamais tenu de journal, pas même à seize ans, comme faisaient Fred, et Gerbron, et tant d’autres. Un peu tard ! Pas un journal, mais noter, si l’envie m’en prend, les idées qui me travaillent. Hygiénique, à coup sûr. Dans le cerveau d’un malade, d’un insomnieux, tout tourne à l’obsession. Écrire, ça délivre. Et puis, diversion, tuer le temps. (Tuer le temps, moi, qui, naguère, trouvais le temps si court ! Même au front, et même pendant cet hiver à la clinique, j’ai vécu sous pression, comme j’ai fait toute ma vie, sans une heure inoccupée, sans avoir notion du temps qui coule, sans avoir la conscience du présent. C’est depuis que mes jours sont comptés que les heures sont interminables.)

Nuit passable. Ce matin, 37,7.

Soir.

Recrudescence des étouffements. Tempér. 38,8. Douleurs intercostales. Me demande s’il n’y a pas menace du côté plèvre.

Exorciser les spectres, en les fixant sur le papier.

Hanté toute la journée par cette question de succession. Organiser ma mort. (Ce souci tenace d’organisation ! Mais il ne s’agit pas de moi, cette fois : il s’agit d’eux, du petit.) Fait et refait dix fois les calculs, vente de la villa de Maisons, location de la rue de l’Université, vente du matériel des labos. À moins de prendre pour locataire une entreprise de produits chimiques ? Studler pourrait s’en occuper. Ou, à défaut, diriger le démontage des appareils, et chercher acquéreur.

Penser aussi à Studler, qui va se trouver sans situation, sans ressources, après la guerre.

Laisser une note pour lui et pour Jousselin, relative aux documents, aux tests. (Biblioth. de la Faculté ?)

3 juillet.

Lucas m’a remis les résultats de l’analyse sanguine. Nettement mauvais. Bardot, de sa voix traînante, a dû avouer : « Pas fameux. » Mon beau sang d’autrefois ! Ma convalescence à Saint-Dizier, après ma première blessure, quelle confiance dans ma carcasse ! quelle fierté de la qualité de mon sang devant la rapidité des cicatrisations ! Jacques aussi. Le sang des Thibault.

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