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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Il s’aperçut qu’Antoine était debout et l’écoutait distraitement. Il se leva :

— « Quand vous reverrai-je ? Quand repartez-vous ? »

— « Demain matin, à huit heures. »

Philip tressaillit imperceptiblement. Il attendit quelques secondes que sa voix eût retrouvé son assurance :

— « Ah, ah… »

Puis il suivit Antoine qui se dirigeait vers le vestibule.

Il examinait ce dos voûté, cette nuque maigre et cordée qui émergeait du col de la tunique. Il eut peur de se trahir, peur de ce silence, peur de sa propre pensée. Il se hâta de parler :

— « Au moins, êtes-vous content de cette clinique ? Sont-ils sérieux, là-dedans ? Est-ce bien la clinique qu’il vous faut ? »

— « Pour l’hiver, rien de mieux », répondit Antoine, tout en marchant. « Mais je redoute l’été, là-bas. Au point que je pense à me faire envoyer ailleurs… Il me faudrait la campagne… Un pays aéré, pas humide… Des bois de pins, peut-être… Arcachon ? Très chaud, Arcachon… Alors ? Une station thermale, dans les Pyrénées ?… Cauterets ? Luchon ?… »

Il avait atteint le vestibule, et il soulevait déjà le bras pour décrocher son képi, lorsqu’il tourna brusquement la tête, avant d’ajouter : « Votre avis, Patron ? » Et soudain, sur ce visage dont il avait, en dix années de collaboration, appris à déchiffrer les moindres nuances, dans les petits yeux gris, clignotants derrière le lorgnon, il surprit l’aveu involontaire : une intense pitié. Ce fut comme un verdict : « À quoi bon ? » disaient ce visage, ce regard. « Qu’importe l’été ? Là, ou ailleurs… Tu n’échapperas pas, tu es perdu ! »

« Parbleu », pensa Antoine, étourdi par la brutalité du choc. « Moi aussi, je savais… Perdu ! »

— « Oui, Cauterets », balbutia précipitamment Philip. Il se ressaisit : « Pourquoi pas la Touraine, tout simplement, mon cher ?… La Touraine… Ou bien l’Anjou… »

Antoine regardait fixement le parquet. Il n’osait plus affronter le regard… Que la voix du Patron sonnait faux ! Qu’elle lui faisait mal !…

D’une main qui tremblait, il se coiffa, puis il gagna la porte, sans relever la tête. Il n’avait plus qu’une pensée : brusquer l’adieu, se retrouver seul — avec son épouvante.

— « La Touraine… Ou l’Anjou… », répétait mollement Philip. « Je me renseignerai… Je vous écrirai… »

Les yeux toujours baissés sous la visière qui dissimulait l’altération de ses traits, Antoine tendit la main, d’un geste machinal. Le vieux médecin la saisit ; ses lèvres émirent un bruit mouillé. Antoine se dégagea, ouvrit la porte et s’enfuit.

— « Oui… Pourquoi pas l’Anjou ?… », chevrotait Philip, penché sur la rampe.

XIV

Dehors, l’obscurité pesait sur la ville. De-ci, de-là, un réverbère encapuchonné rabattait sur le trottoir un rond de clarté bleuâtre. Peu de passants. De rares autos glissaient prudemment, précédées du bruit insistant de leurs trompes.

Titubant, sans bien savoir où il allait, il traversa le boulevard Malesherbes et prit la rue Boissy-d’Anglas. Il marchait, indifférent à tout, un poids sur la nuque, le souffle court, la tête étrangement sonore et vide, longeant de si près les façades que parfois son coude heurtait les murs. Il ne pensait pas. Il ne souffrait pas.

Il se trouva sous les arbres des Champs-Élysées. Devant lui, à travers les troncs, s’étendait, à peine éclairée mais visible sous la lumière nocturne de ce beau ciel de printemps, la place de la Concorde, sillonnée de voitures silencieuses, qui apparaissaient comme des bêtes aux yeux phosphorescents et s’évanouissaient dans le noir. Il aperçut un banc et s’en approcha. Avant de s’asseoir, par habitude, il se dit : « Ne pas prendre froid. » (Pour penser aussitôt : « Qu’importe, maintenant ! ») Le verdict fulgurant qu’il avait saisi dans le regard de Philip habitait son esprit, et non seulement son esprit, mais son corps, pareil à une chose énorme, parasite, une dévorante tumeur qui aurait refoulé tout le reste pour s’épanouir monstrueusement et occuper l’être entier.

Ramassé sur lui-même, le dos appuyé au dur dossier, les bras croisés pour comprimer cette chose étrangère, greffée dans sa chair et qui l’étouffait, il revivait mentalement sa soirée. Il voyait le Patron à califourchon sur sa chaise : « Commençons par le commencement. Votre première blessure ? Qu’est-ce qu’il en reste ? », et il reprenait posément ses explications. Mais, peu à peu, les mots qu’il s’entendait dire n’étaient plus tout à fait ceux qu’il avait prononcés : avec une lucidité objective toute nouvelle, il exposait maintenant son cas sous son véritable jour. Il décrivait, dans leur réalité inexorable, les crises successives, les rémissions de plus en plus brèves, les rechutes chaque fois plus sérieuses. Il rendait sensible, évidente, l’aggravation régulière, ininterrompue, irrémédiable. Et il lui semblait suivre, de seconde en seconde, sur le visage décomposé de son vieil ami, la progression d’une anxiété clairvoyante, l’élaboration graduelle du diagnostic fatal. La sueur au front, le souffle oppressé et douloureux, il tira son mouchoir et s’épongea la figure.

Au loin, un son traînant, une sorte de mugissement auquel il ne prêta qu’une attention nébuleuse, troubla soudain le calme du soir.

Il se voyait, sur la chaise longue, après l’auscultation, redresser péniblement le buste et hocher la tête avec une feinte résignation : « Vous le voyez, Patron : il n’y a plus à conserver le moindre espoir ! » et Philip baissait le nez sans répondre.

Il se leva violemment de son banc pour couper court à l’angoisse qui l’étranglait. Alors, tandis qu’il était debout, immobile, — comme un souffle frais venu de l’abîme — une idée apaisante se glissa dans son cerveau : « Nous autres médecins, nous avons toujours un recours… la possibilité de ne pas attendre… de ne pas souffrir. »

Il ne tenait pas sur ses jambes. Il se rassit.

Deux ombres, deux silhouettes féminines, sortirent en courant de sous les arbres. Et, presque aussitôt, toutes les sirènes d’alerte se mirent à glapir en même temps. Les rares points lumineux, qui palpitaient faiblement autour de la place, s’éteignirent d’un coup.

« Manquait plus que ça », songea-t-il, en prêtant l’oreille. Un tambourinement lointain ébranlait le sol.

Derrière lui, dans les allées, des pas fuyaient, des voix alarmées s’élevaient confusément dans la nuit, des groupes galopaient, s’enfonçaient dans l’ombre. Avenue Gabriel, des autos, sans lumière, filaient en cornant. Une escouade de sergents de ville passa près de lui, au pas gymnastique. Il restait assis, les épaules lourdes, regardant sans rien voir, détaché de tout événement humain.

Plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il prît conscience de rien. Quelques détonations étouffées par l’éloignement, puis quelques coups de canon, espacés, le tirèrent de cette prostration.

« Les pièces du mont Valérien ? » se demanda-t-il.

L’indication donnée par Rumelles lui revint à l’esprit : l’abri du ministère de la Marine.

Au loin, des canons continuaient à aboyer sourdement. Il se leva, et s’avança vers la place jusqu’au bord du trottoir. Au-dessus de Paris, un ciel admirable s’était mis à vivre. Jaillis de tous les points de l’horizon, des faisceaux lumineux balayaient la voûte nocturne, allongeant et entrecroisant leurs traînées laiteuses, scrutant comme un regard le fouillis des étoiles, brutaux, rapides, ou parfois hésitants, s’arrêtant soudain pour inventorier un point suspect, puis recommençant leur investigation glissante.

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