Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Nous voici! Qu’y a-t-il?…
– Feu! commanda Pardaillan.
Et, en même temps que les quatre arquebuses tonnaient, il se rua, la dague au poing, jusqu’à la grille de fer, qu’il referma. Alors, dans les ténèbres de l’étroite cour, il y eut une fantastique mêlée d’ombres qui bondissaient, un déchaînement de cris, de plaintes, de hurlements, de jurons, de soupirs; le cliquetis des hallebardes entrechoquées, les brusques lueurs de l’acier, les visages flamboyants, pareils à des visages de démons, ces gens déguenillés, qui se heurtaient aux gardes, ces étreintes furieuses, tout cela dura une minute à peine et s’évanouit, cessa tout à coup…
En effet, Pardaillan avait tout de suite vu l’officier. Il avait bondi sur lui, lui avait arraché son épée, l’avait saisi à la gorge et, l’acculant à un coin de la cour, lui disait:
– Monsieur, nous sommes trente, et vous êtes une douzaine. Criez à vos gens de se rendre, ou je vous tue.
L’officier, d’un regard affolé de stupeur, vit l’étrange bataille. Comprit-il ou ne comprit-il pas ce qui se passait?… Il sentit la pointe de sa propre épée s’enfoncer dans sa gorge. Et peut-être cela suffit-il.
– Bas les armes! vociféra-t-il d’une voix enragée de terreur.
Les gardes jetèrent leurs hallebardes.
– Ici! commanda Pardaillan.
Affolés, ivres de peur, les survivants, blessés ou non, obéirent à cette voix impérieuse, pendant que les prisonniers, sautant sur les hallebardes, les poussaient vivement. Et alors on vit ce spectacle exorbitant: un à un, depuis l’officier jusqu’au dernier garde, les gens de la ronde entraient dans la tour!… Quand ils furent tous dedans, Pardaillan referma tranquillement la porte et dit:
– Maintenant, nous avons tous des armes!…
Sur le pavé de la cour, il y avait trois ou quatre corps étendus. Pardaillan remarqua qu’ils portaient tous l’uniforme et, sur le pourpoint de buffle, la double croix de Lorraine [16]. Alors, il ouvrit la grille de fer qu’il avait fermée pour couper toute retraite aux gardes. Et, faisant signe à sa troupe de le suivre, il s’élança sous une large voûte au-delà de laquelle il se trouva dans une autre cour. Là, le silence était complet. On ne voyait personne ni rien, sinon les murailles des bâtiments intérieurs.
En lui-même, Pardaillan rendit grâce à l’architecte qui avait construit la Bastille et avait disposé ces bâtiments de telle sorte que l’effroyable tumulte de la mêlée dans la cour du Nord n’avait pu être entendu. Il chercha une issue en contournant les murailles et, face à la voûte qu’il venait de franchir, il vit s’ouvrir devant lui une sorte de tuyau, long corridor humide et noir. Il s’y engagea, suivi de son étrange troupe, et arriva à un tournant.
– Qui va là? cria une voix tout à coup.
Et en même temps la même voix se mit à hurler:
– Sentinelles, veillez! Sentinelles, aux armes!
Au loin, des voix de plus en plus faibles, comme des échos, répétèrent:
– Sentinelles, aux armes!…
Pardaillan s’était rué en avant, sa dague au poing – la dague de Bussi-Leclerc. Mais devant lui, il ne trouva rien: la sentinelle qui avait jeté l’alarme s’était repliée au pas de course sur la grand-porte. Et maintenant, c’était, dans l’énorme forteresse, un bruit de gens qui courent, qui s’interpellent, une clameur sourde pareille aux premiers mugissements d’un orage.
Pardaillan eut un frémissement de tout son être. Il se tourna vers ceux qui le suivaient et dit simplement:
– Voulez-vous tenter avec moi d’être libres? Il faudra peut-être mourir. Mais la mort, c’est aussi une liberté comme une autre…
– Libres ou morts! crièrent-ils ensemble.
– Eh bien, reprit Pardaillan d’une voix qui cette fois résonna comme une fanfare de bataille, eh bien, en avant donc, et puisqu’on ne peut être libres à moins; prenons la Bastille!
– En avant! Prenons la Bastille! À nous la Bastille! vociférèrent les enragés, emportés dans un grand souffle de folie.
Pardaillan se mit en marche, tranquille en apparence, souple et nerveux comme un de ces grands fauves qui, la nuit, sillonnent le désert. Des cris éclataient devant lui.
– Aux armes! Rébellion! Aux armes!
Derrière lui, la troupe hagarde, transposée en un état de songe terrible, marchait silencieuse, les yeux rivés sur lui. Et tout à coup, à dix pas devant lui, dans une cour, dans la clarté des torches allumées, il vit grouiller une masse confuse d’hommes d’armes, en tête desquels marchait un officier.
Celui-ci, d’un geste, arrêta devant l’entrée du corridor sa troupe qui, les yeux éblouis par les torches, cherchait à reconnaître le nombre des ennemis qu’elle avait à combattre, et à quelle fantastique espèce appartenaient ces ennemis. Pardaillan marchait toujours, sans hâter ni ralentir le pas. Cet instant de silence fut bref.
– Holà! cria l’officier, qui êtes-vous? Qu’on se rende à l’instant!…
– En avant! rugit Pardaillan.
Dans le même instant, il y eut la vision d’un bond terrible. Pardaillan se ramassa sur lui-même, se détendit comme un ressort, et, en deux pas, fut sur l’officier. Un geste foudroyant suivit le bond; l’officier tomba comme une masse, tué raide d’un coup de dague au défaut de l’épaule.
Les gardes, en voyant tomber leur chef, eurent ce recul instinctif qu’on remarque dans toutes les troupes habituées à l’obéissance passive. Et cette inappréciable seconde de trouble suffit aux révoltés pour sortir du corridor et se ruer dans la cour.
– Feu! feu! vociféra un sergent.
Quarante arquebuses tonnèrent. L’ouragan de fer s’engouffra dans le corridor, les balles crépitèrent sur les murailles, et, en même temps que ce roulement de tonnerre, éclata une énorme vocifération de triomphe… immédiatement suivie de malédictions furieuses…
En effet, les gardes, s’imaginant que le couloir était plein d’ennemis invisibles, avaient d’instinct fait feu dans le boyau noir… Et ce fut la lueur même de l’arquebusade qui leur montra ce corridor vide, à l’instant où ils étaient attaqués à droite, à gauche, derrière, par les hallebardes des révoltés.
Les arquebuses déchargées, les gardes se trouvaient désarmés, car il fallait près de deux minutes pour recharger, et d’ailleurs ils n’avaient pas les munitions nécessaires. Alors, parmi les malédictions des blessés, les rauques appels des mourants, les jurons, il y eut dans cette cour une deuxième bataille… mêlée affreuse, d’autant plus terrible que les torches avaient été jetées; les gardes se servant de leurs arquebuses comme de massues, s’entrechoquant, s’assommant les uns les autres.
Et dans ce groupe informe, délirant, Pardaillan, sa dague au poing, se lançait tête baissée, frappait à droite, frappait à gauche, passait, coupait, faisait une horrible trouée. Deux ou trois minutes s’écoulèrent; la cour était pleine de sang… les gardes affolés, pris d’une terreur insensée, se sauvaient, se heurtaient à d’autres qui accouraient… et hors de la Bastille, le quartier réveillé se demandait ce que signifiait cette clameur… Dans la Bastille, une cloche se mit à sonner à toute volée… le poste de la porte d’entrée réduit à vingt hommes se barricadait, perçait des meurtrières pour une suprême défense… Toutes les imaginations qu’inspire l’épouvante traversaient ces esprits, et la plus raisonnable était que les troupes d’Henri III, entrées soudain dans Paris, avaient pénétré dans la Bastille par quelque poterne mal gardée… et là-bas, dans la cour, Pardaillan achevait la déroute des gardes… les prisonniers se répandaient dans les couloirs en poussant des hurlements féroces…
[16] Pendant le temps où la Ligue fut maîtresse de Paris, on arborait la double croix sur les guidons d’étendard, ou même sur les pourpoints, par opposition à la croix simple qui ornait le guidon royal. La double croix était sur les armoiries de Guise en même temps que les merlettes. (Note de M. Zévaco.)