L'île mystérieuse
- Автор: Verne Jules
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Biblioth
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'île mystérieuse». Краткое содержание книги:
L’épaisse ramure des arbres entretenait une ombre fraîche sur le sol. Déodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers et autres essences déjà reconnues, se succédaient au delà des limites du regard. Le monde des oiseaux habituels à l’île s’y retrouvait au complet, tétras, jacamars, faisans, loris et toute la famille babillarde des kakatoès, perruches et perroquets. Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout cela rappelait aux colons les premières excursions qu’ils avaient faites à leur arrivée sur l’île.
« Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux, quadrupèdes et volatiles, sont plus craintifs qu’autrefois. Ces bois ont donc été récemment parcourus par les convicts, dont nous devons retrouver certainement des traces. »
Et, en effet, en maint endroit, on put reconnaître le passage plus ou moins récent d’une troupe d’hommes : ici, des brisées faites aux arbres, peut-être dans le but de jalonner le chemin ; là, des cendres d’un foyer éteint, et des empreintes de pas que certaines portions glaiseuses du sol avaient conservées. Mais, en somme, rien qui parût appartenir à un campement définitif.
L’ingénieur avait recommandé à ses compagnons de s’abstenir de chasser. Les détonations des armes à feu auraient pu donner l’éveil aux convicts, qui rôdaient peut-être dans la forêt. D’ailleurs, les chasseurs auraient nécessairement été entraînés à quelque distance du chariot, et il était sévèrement interdit de marcher isolément.
Dans la seconde partie de la journée, à six milles environ de Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de passer certains fourrés, il fallut abattre des arbres et faire un chemin. Avant de s’y engager, Cyrus Smith avait soin d’envoyer dans ces épais taillis Top et Jup, qui accomplissaient consciencieusement leur mandat, et quand le chien et l’orang revenaient sans avoir rien signalé, c’est qu’il n’y avait rien à craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, – deux sortes d’individus du règne animal que leurs féroces instincts mettaient au même niveau.
Le soir de cette première journée, les colons campèrent à neuf milles environ de Granite-House, sur le bord d’un petit affluent de la Mercy, dont ils ignoraient l’existence, et qui devait se rattacher au système hydrographique auquel ce sol devait son étonnante fertilité.
On soupa copieusement, car l’appétit des colons était fortement aiguisé, et les mesures furent prises pour que la nuit se passât sans encombre. Si l’ingénieur n’avait eu affaire qu’à des animaux féroces, jaguars ou autres, il eût simplement allumé des feux autour de son campement, ce qui eût suffi à le défendre ; mais les convicts, eux, eussent été plutôt attirés qu’arrêtés par ces flammes, et mieux valait dans ce cas s’entourer de profondes ténèbres.
La surveillance fut, d’ailleurs, sévèrement organisée. Deux des colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures, il était convenu qu’ils seraient relevés par leurs camarades. Or, comme, malgré ses réclamations, Harbert fut dispensé de garde, Pencroff et Gédéon Spilett, d’une part, l’ingénieur et Nab, de l’autre, montèrent la garde à tour de rôle aux approches du campement.
Du reste, il y eut à peine quelques heures de nuit.
L’obscurité était due plutôt à l’épaisseur des ramures qu’à la disparition du soleil. Le silence fut à peine troublé par de rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui semblaient agacer particulièrement maître Jup.
La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 février, la marche, plutôt lente que pénible, fut reprise à travers la forêt.
Ce jour-là, on ne put franchir que six milles, car à chaque instant il fallait se frayer une route à la hache. Véritables « setlers », les colons épargnaient les grands et beaux arbres, dont l’abatage, d’ailleurs, leur eût coûté d’énormes fatigues, et ils sacrifiaient les petits ; mais il en résultait que la route prenait une direction peu rectiligne et s’allongeait de nombreux détours.
Pendant cette journée, Harbert découvrit des essences nouvelles, dont la présence n’avait pas encore été signalée dans l’île, telles que des fougères arborescentes, avec palmes retombantes, qui semblaient s’épancher comme les eaux d’une vasque, des caroubiers, dont les onaggas broutèrent avec avidité les longues gousses et qui fournirent des pulpes sucrées d’un goût excellent. Là, les colons retrouvèrent aussi de magnifiques kauris, disposés par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronnés d’un cône de verdure, s’élevaient à une hauteur de deux cents pieds. C’étaient bien là ces arbres-rois de la Nouvelle-Zélande, aussi célèbres que les cèdres du Liban.
Quant à la faune, elle ne présenta pas d’autres échantillons que ceux dont les chasseurs avaient eu connaissance jusqu’alors. Cependant, ils entrevirent, mais sans pouvoir l’approcher, un couple de ces grands oiseaux qui sont particuliers à l’Australie, sortes de casoars, que l’on nomme émeus, et qui, hauts de cinq pieds et bruns de plumage, appartiennent à l’ordre des échassiers. Top s’élança après eux de toute la vitesse de ses quatre pattes, mais les casoars le distancèrent aisément, tant leur rapidité était prodigieuse.
Quant aux traces laissées par les convicts dans la forêt, on en releva quelques-unes encore. Près d’un feu qui paraissait avoir été récemment éteint, les colons remarquèrent des empreintes qui furent observées avec une extrême attention. En les mesurant l’une après l’autre suivant leur longueur et leur largeur, on retrouva aisément la trace des pieds de cinq hommes. Les cinq convicts avaient évidemment campé en cet endroit ; mais – et c’était là l’objet d’un examen si minutieux ! – on ne put découvrir une sixième empreinte, qui, dans ce cas, eût été celle du pied d’Ayrton.
« Ayrton n’était pas avec eux ! dit Harbert.
– Non, répondit Pencroff, et, s’il n’était pas avec eux, c’est que ces misérables l’avaient déjà tué ! Mais ces gueux-là n’ont donc pas une tanière où on puisse aller les traquer comme des tigres !
– Non, répondit le reporter. Il est plus probable qu’ils vont à l’aventure, et c’est leur intérêt d’errer ainsi jusqu’au moment où ils seront les maîtres de l’île.
– Les maîtres de l’île ! s’écria le marin. Les maîtres de l’île !… » répéta-t-il, et sa voix était étranglée comme si un poignet de fer l’eût saisi à la gorge.
Puis, d’un ton plus calme :
« Savez-vous, Monsieur Cyrus, dit-il, quelle est la balle que j’ai fourrée dans mon fusil ?
– Non, Pencroff !
– C’est la balle qui a traversé la poitrine d’Harbert, et je vous promets que celle-là ne manquera pas son but ! »
Mais ces justes représailles ne pouvaient rendre la vie à Ayrton, et, de cet examen des empreintes laissées sur le sol, on dut, hélas ! Conclure qu’il n’y avait plus à conserver aucun espoir de jamais le revoir !
Ce soir-là, le campement fut établi à quatorze milles de Granite-House, et Cyrus Smith estima qu’il ne devait pas être à plus de cinq milles du promontoire du reptile.
Et, en effet, le lendemain, l’extrémité de la presqu’île était atteinte, et la forêt traversée sur toute sa longueur ; mais aucun indice n’avait permis de trouver la retraite où s’étaient réfugiés les convicts, ni celle, non moins secrète, qui donnait asile au mystérieux inconnu.