Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
— Fermez le ban ! souris-je en élevant mon verre pour un toast complimenteur.
Elle boit une gorgée et murmure, derrière son verre :
— La voilà.
Une dame vient d’entrer, très ricaine, d’âge mûrissant avec ses cheveux gris-bleus gonflés, son maquillage plâtreux et ses lunettes en amandes cerclées de brillants aussi faux que des promesses électorales.
Elle porte simultanément la cinquantaine et un yorkshire gros comme une crevette rose, mais beaucoup plus poilu, et qui n’aurait peut-être pas l’air con si sa maîtresse ne l’avait affublé d’un collier de strass et d’un nœud de soie jaune dans les « cheveux ».
Mme Kaufmann est plutôt boulotte (parce qu’elle boulotte trop), plutôt sympa (bien que frivole et fofolle), et habillée chez un bon faiseur de la Cinquième Avenue qui lui a fourgué une robe délicieuse, dans les tons bleu, rose, vert, dont le motif répétitif représente l’Empire State Building dans le soleil levant (ou couchant, la différence étant pour les poètes).
Elle cherche des yeux quelqu’un qui ne se trouve pas là et choisit une table assez voisine de la nôtre.
Je comprends que son bonhomme l’ait laissée en dépôt à Marbella : au Fuente elle est un peu moins voyante qu’au Charles Vé.
La musique du bar joue de l’Albéniz, ce qui est une fameuse idée. Le yorkshire se met à japper après la médaille pieuse pendue au cou du serveur, et qui représente l’apparition de Santa Clara de la Stupéfaction sur la place des Toros de Séville. Ce serveur, Antonio Salig Kibandalez, natif de Madrid ouest, bien qu’affilié au parti socialiste espagnol, est d’une grande piété. Sa sœur aînée est au Caramel, pardon : au Carmel, où elle exerce sous l’appellation de sœur Thérésa de la Démangeaison, tandis que son frère cadet vend des journaux sur les Ramblas de Barcelone. Le papa est mort pour avoir avalé de travers une arête de calamar et la maman est lingère chez le général Francisco y Fopa Sanfer, gouverneur militaire de Pompelune.
Mme Kaufmann calme son molosse et commande un dry martini. Je cherche son regard, le trouve, et lui souris. Elle me sourit. Je lui déclare alors, en anglais de Charenton, que son chien est un amour. L’aimable personne fait « Arrr arrr » de contentement, mouille sa jolie culotte et me répond que « N’est-ce pas ! ». Ajoutant peu après qu’il s’agit d’un yorkshire classé monument historique, avec un pedigree qui rejoint la Couronne d’Angleterre par les femelles, et qu’il se prénomme « Apple », son nom de famille demeurant Kaufmann, bien entendu. Véra se joint à mon solo de compliments, si bien que nous entreprenons un duo d’une grande musicalité, elle à la flûte, moi au violon. La Dabuche écluse son dry martini, cul mouillé.
Avant qu’elle ne hèle Antonio Saligo Kibandalez, je lui propose de faire rebelote avec nous. Elle accepte. Je me précipite pour l’aider à se lever, puis à prendre place à notre table, attentions qu’elle apprécie, à preuve : elle me dit que j’ai une galanterie très britannique. Cocardier, je lui rectifie le tir et lui avoue ma nationalité. Elle en montre quelque surprise, jugeant, m’avoue-t-elle avec cette robuste franchise des gens dont le Q.I. avoisine la température d’Helsinki au Jour de l’An, que mes compatriotes se comportent la plupart du temps comme des butors, la preuve en étant le paltoquet qui, pas plus tard que ce matin (mais pas plus tôt) a marché sans s’excuser sur la pattoune d’Apple. Un Parisien grande gueule, licheur, ronchon, mécontent de tout sauf de lui-même et houspillant sa malheureuse épouse dont Mme Kaufmann espère bien qu’elle le fait cocu quand il a le dos tourné.
On bavasse d’une chose et d’autres : Marbella, l’Espagne, le Fuente, le cher Président des États-Unis qui se lave les dents trois fois par jour, la politique inquiétante du Honduras, tout ça… Elle cause la bouche pleine, étant donné que Mémère déménage les chips et olives que le fan de Santa Clara de la Stupéfaction ne cesse de virguler sur notre table basse.
M’est avis que cette mignonne est bien ferrée. Glandue comme je la trouve, ce sera un jeu d’enfant que de lui faire dire ce qu’elle sait, en admettant qu’elle susse autre chose que le noyau de sa cerise confite (en dévotions, puisque espagnole).
Soudain elle s’interrompt au mitan d’une phrase qui n’avait nul besoin d’être terminée d’ailleurs et agitant trois kilogrammes de bracelets passés à son poignet droit, elle crie :
— Hello, Walti !
On se détronche et on voit se pointer un superbe garçon d’à peu près mon âge, noir mais avec une chevelure décrêpée, regard bleu, ce qui accroît sa beauté, portant des lunettes cerclées d’or qui lui donnent un aspect intellectuel. Il est très élégant : blazer de commodore agrémenté d’un écusson d’université, pantalon de flanelle grise, chemise à fines rayures blanches et bleues, cravate tricotée bleu marine.
Il s’approche, à la fois réservé et souriant. M. Colgate le voit, pile il lui signe un contrat pour sa pub. J’ai déjà vu des dents blanches, mais en considérant les siennes, tu comprends que Bonux, Persil, Ariel et consœurs ont raison : faut pas confondre blanc et blanc !
— Voici Walter Equal, le nous présente Mme Kaufmann. A propos, vous ai-je dit que mon nom est Daisy ?
On se révèle à notre tour : Véra, Antoine, tout bien. Poignées de louches françaises ponctuées de « Hello » ricains. L’arrivant fait un guili sous le menton d’Apple, lequel paraît le connaître et frétille.
On papote. Daisy nous demande si nous sommes mariés. Je réponds que Véra est ma cousine. Elle se trouve à Marbella en compagnie de son papa chez qui je travaille : import-export. Nous venons faire un petit break, manière d’échapper au stress à l’affût dans les bureaux des hommes d’affaires. Et eux ?
Daisy explique que son mari est un haut fonctionnaire américain, spécialisé dans les contacts avec l’étranger. Il se trouve provisoirement à Paris. Elle ignore que c’est certes toujours vrai, mais qu’il est allongé dans un tiroir de la morgue, ce qui te prouve bien qu’un malheur qu’on ignore n’est pas encore un malheur. Quant à Walti, il fait dans la banque et assure la liaison entre un groupe suisse et la Decline’s American Bank Corporation. Il vient de divorcer et il s’est permis une escapade à Marbella manière de se changer les idées.
A la manière dont la Daisy le regarde, on comprend qu’elle s’y emploie, n’étant pas raciste une fois passé les services d’Émigration américains. Mémère doit aimer la carambole. S’emplâtrer ce beau Noir au regard bleu, aux cheveux lisses et brillants comme truffe en lamelles doit être délectable pour la gentille chère grosse mémère à chien-chien rubaneux. Peut-être pas tant jouissif de vraie jouisserie, mais fortifiant.
Elle raffole trop la picole, la bouffe, les fanfreluches et les horribles mignons yorkshires de poche pour y aller franco du panard, Daisy. Je la devine à harnais, comme les dadames du temps jadis : corset, combinaison. Je hais ! Intolérable, la combinaison ! Et le corset, donc, instrument moyenâgeux ! Reliquat de croisades. Survivance de la ceinture de turpide chasteté, oh ! la la ! Descendant ras de moule, je le vois bien ! Aplatissant l’inaplatissable : le volume est déplaçable, mais pas comprimable, jamais longtemps en tout cas. Et donc il la calce, la veuve qui s’ignore encore. Et tiens ! Je vois radiner un groume, portant un plateau menu, en argent simili. La manière que de loin, il mate Mme Kaufmann, je comprends que c’est pour elle.
La very mauvaise nouvelle ! Tu veux parier ? Je profère un mot d’excuse et lui bondis au-devant.
— C’est pour Mme Kaufmann, n’est-ce pas ? lui demandé-je en espagnol, car je ne suis pas à une langue près.