Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Prendre une femme pour un mois n’est pas si grave, il est vrai, que de la prendre pour la vie ; mais c’est déjà beaucoup plus sérieux que de la prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques centaines de louis ; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n’est pas drôle !
Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il faut que je ne puisse être ni ridicule ni honteux d’elle. Je veux bien qu’on dise : « Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune » ; mais je ne veux pas qu’on chuchote : « Ce pauvre marquis de Roseveyre ! » En somme, il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que j’exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est celle qui existe entre l’objet neuf et l’objet d’occasion. Baste ! On peut trouver, j’y vais songer !
14 juin. — Berthe !.. Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la fierté, de l’esprit et de… l’amour. Objet d’occasion pouvant passer pour neuf.
15 juin. — Elle est libre. Sans engagement d’affaires ou de cœur, elle accepte, j’ai commandé moi-même ses robes, pour qu’elle n’ait pas l’air d’une fille.
20 juin. — Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.
Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l’air femme du monde. Certes elle a de l’avenir, cette enfant… au théâtre.
Elle me sembla changée de manières, de démarche, d’attitude, de gestes, de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée ! Oh ! coiffée d’une façon divine, d’une façon charmante et simple, en femme qui n’a plus à attirer les yeux, qui n’a plus à plaire à tous, dont le rôle n’est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient, mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela se montrait en toute son allure. C’était indiqué si finement et si complètement, la métamorphose m’a paru si absolue et si savante, que je lui offris mon bras comme j’aurais fait à ma femme. Elle le prit avec aisance comme si elle eût été ma femme.
En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d’abord immobiles et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit… Rien de plus. Un sourire de bon ton. Oh ! Je craignais le baiser, la comédie de la tendresse, l’éternel et banal jeu des filles ; mais non, elle s’est tenue. Elle est forte.
Puis nous avons causé un peu comme des jeunes époux, un peu comme des étrangers. C’était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C’est moi maintenant qui avais envie de l’embrasser. Mais je suis demeuré calme.
À la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière et me demanda :
— Votre nom, Monsieur ?
Je fus surpris. Je répondis :
— Marquis de Roseveyre.
— Vous allez ?
— Aux eaux de Loëche, dans le Valais.
Il écrivait sur un registre. Il reprit :
— Madame est votre femme ?
Que faire ? Que répondre ? Je levai les yeux vers elle, en hésitant. Elle était pâle et regardait au loin… Je sentis que j’allais l’outrager bien gratuitement. Et puis, enfin, j’en faisais ma compagne, pour un mois.
Je prononçai :
— Oui, Monsieur.
Je la vis soudain rougir. J’en fus heureux.
Mais à l’hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le registre. Elle me le passa tout aussitôt ; et je compris qu’elle me regardait écrire. C’était notre premier soir d’intimité !.. Une fois la page tournée, qui donc le lirait, ce registre ? Je traçai :
« Marquis et marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche. »
21 juin. — Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J’ai eu la main heureuse, décidément.
21 juin. — Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému. C’est bête et drôle.
Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s’était levée un peu tôt ; elle était fatiguée ; elle sommeillait.
Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je ne connaissais point ; et nous voici partis à travers la ville, comme deux jeunes mariés.
Et soudain nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas, les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et cependant cette vue m’a fait passer un frisson dans les veines. Un radieux soleil couchant tombait sur nous ; la chaleur était terrible. Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau, la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et tous, jusqu’à perte de vue, se dressaient autour d’elle, les géants à tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus clairs, comme argentés sur l’azur foncé du soir.
Leur foule inerte et colossale donnait l’idée du commencement d’un monde surprenant et nouveau, d’une région escarpée, morte, figée mais attirante comme la mer, pleine d’un pouvoir de séduction mystérieuse. L’air qui avait caressé ces cimes toujours gelées semblait venir à nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l’air fécondant des plaines. Il avait quelque chose d’âpre et de fort, de stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.
Berthe, éperdue, regardait sans cesse sans pouvoir prononcer un mot.
Tout à coup elle me prit la main et la serra. J’avais moi-même à l’âme cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la portai à mes lèvres ; et je la baisai, ma foi, avec amour.
J’en suis resté un peu troublé. Mais par qui ? Par elle, ou par les glaciers ?
24 juin. — Loëche, dix heures du soir.
Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le lendemain.
Au soleil levant, nous avons traversé le lac, le plus beau de la Suisse peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville, nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place, sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points blancs, des chalets poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu’on aurait juré d’y parvenir en vingt minutes, mais qu’on aurait à peine atteinte en vingt-quatre heures.
Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s’étaient heurtées dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs membres de granit.
Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour voir encore. Elle finit par s’assoupir, et je la soutenais d’une main, heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s’arrêta devant la porte d’une petite auberge perdue dans la montagne.
Nous avons dormi ! Oh ! Dormi !
Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi dans les neiges.