Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
Ces acclamations s’élevant après le bruit de tonnerre de l’explosion devinrent presque aussitôt des hurlements de rage…
Et voici ce qu’on put voir:
Au milieu de l’infernal passage, dans les tourbillons de fumée, dans les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre enflammée, là un entassement de pierres brûlantes, oui, dans cette fournaise, apparut un homme!
Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements en lambeaux, noir dans l’auréole écarlate des flammes, cet homme tourna vers Damville, vers la foule, un visage effrayant où on ne vit que le flamboiement des yeux…:
Et cet homme, c’était le chevalier de Pardaillan!…
– Mon père!… monsieur!… monsieur de Pardaillan!…
– Ici, par les cornes du diable!
À la voix angoissée du chevalier, ce fut comme un souffle qui répondit.
Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de pierres, il vit alors son père. Arc-bouté sur ses genoux, le vieux routier soutenait encore de ses épaules la charge effroyable des matières écroulées sur lui. Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu’un râle. Il souriait à son fils.
– Me voici, père, me voici… ce ne sera rien… courage… encore cette pierre… oh! vos pauvres cheveux blancs sont brûlés… plus que cette poutre… votre jambe, seigneur! seigneur!… écrasée!… courage, courage…
Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, le chevalier travaillait…
– Tu n’auras donc… jamais… voulu m’écouter… Je t’avais ordonné… de fuir…
Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva…
– Père… père… il n’y a que la jambe, n’est-ce pas?… Oui, oui… pas d’autres blessures…
– Je dois avoir… deux ou trois côtes… un peu… froissées… Laisse-moi, allons!… va donc… obéis une fois, que diable!…
Le vieux routier avait la poitrine fracassée.
Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible convulsa la gorge du chevalier…
Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche…
Alors, dans la fournaise des ruines, il apparut à la foule tel que dut être Énée lorsque, chargeant son père Anchise sur ses épaules, il l’emporta à travers les ruines fumantes de Troie vaincue!…
La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les décombres de ce qui avait été la cour d’honneur.
Le chevalier de Pardaillan se retourna, son père dans ses bras…
Et peut-être le visage de ce fils emportant son père avait-il quelque chose de surhumain, peut-être le flamboiement de ses yeux, prit-il l’expression de sublime orgueil que les poètes antiques prêtaient aux demi-dieux, peut-être, sanglant, déchiré, brûlé, méconnaissable, apparut-il comme un de ces êtres fabuleux dont le regard pétrifiait les hommes… car la foule, avec un sourd grognement, s’arrêta, recula… et des centaines, parmi ces furieux, se découvrirent dans un grand frisson…
L’instant d’après, le chevalier emportant son père chargé sur ses épaules achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les jardins, courait dans un dernier effort jusqu’à la voiture où il déposa le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Piennes et Loïse… entre la mère dont il avait jadis enlevé l’enfant… et la fille qu’il avait ramenée!…
Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans selle que lui tenait le maréchal; il se mit en tête, et piqua droit devant lui, vers la porte la plus voisine!…
Dans la voiture, le vieux routier secoué par les cahots, revint à lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu’il serra convulsivement dans sa main et qu’il tendit tout froissé à Loïse…
Devant la voiture, le fer au poing, sur son cheval sans selle, triste à la mort, le chevalier trottait à travers le grand carnage de Paris, emportant; dans sa retraite tout ce qu’il avait adoré au monde:
Son père, sa fiancée!
Il était flamboyant, et deux grosses larmes coulaient le long de ses joues noires…
XLVIII LA BONNE ÉTAPE
Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait vers l’horizon et ses rayons obliques nuançaient de pourpre les fumées qui roulaient lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les maisons on tuait toujours; le carnage apocalyptique, l’effroyable hécatombe humaine offerte par Guise et Médicis au sanglant minotaure de l’Inquisition, prenait les proportions tragiques d’un cataclysme causé par quelque météore. La passion de tuer devenait irréfrénable. Après les huguenots, on tuait les juifs; après les juifs, les catholiques suspects; après les suspects, on tuait ceux qui ne voulaient pas tuer; un pillage énorme s’organisait partout; dans trois maisons sur cinq, on entendait les clameurs des femmes et des filles violées, les cris aigus des enfants demandant grâce, les hurlements des carnassiers saouls de sang… Dans les rues, des cohues délirantes, des bandes aux visages convulsés passaient en courant, se heurtaient, tourbillonnaient, formaient des barrages, se disloquaient, se reformaient…
– Vive la messe! Mort! mort! mort!…
La clameur plus rauque, plus sourde, enrouée, ne s’apaisait pas. L’horrible cri «Mort! mort!» éclatait, lugubre, implacable, parmi les détonations des arquebuses, sous l’inlassable mugissement des cloches affolées… hommes, femmes, prêtres, moines, tous hurlaient le même hurlement sinistre:
– Tuez! Tuez! À mort! Mort! Mort!
Cela durait depuis le matin trois heures de ce dimanche d’août. Cela devait durer des jours encore!…
Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, passait à travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n’entendait plus rien. Dans sa tête, une seule idée fixe: gagner l’une des portes de Paris! Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas…
Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux de bûchers et d’incendies, ces houles humaines qui déferlaient à grand fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres d’une fantasmagorie géante…
Seulement, quand un groupe se formait devant lui, il fonçait, piquait à fond, la rapière levée, la bouche écumante, les yeux flamboyants, et il passait, la voiture derrière lui; cela passait, cela faisait des trous de boulet que rien n’arrête, et cela laissait un sillage d’épouvante, d’imprécations et de hurlements…
En avant! En avant!…
Des détonations éclatent; des coups d’arquebuses sont tirés. Pardaillan fonce, arrive en coup de foudre, bouscule, frappe de toc et de taille, pointe, rue, défonce et passe!…
En avant! En avant!…
Le voici sur un pont… Vision de la Seine rouge entraînant des cadavres, encore des cadavres, toujours des cadavres! Le pont est passé. Derrière, des vociférations éclatent! Des malédictions, des arquebusades.
Arrête! Arrête! Pille! Tue! Taïaut! Taïaut!…
En avant! En avant!…
Le trot est devenu du galop; le galop est devenu une furieuse ruée; du poitrail, de la rapière, des quatre fers, Pardaillan identifié à son cheval, passe en tempête, enfile la rue qui s’ouvre devant lui, roule dans un terrible grondement de menaces infernales…