Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
La commission vote à l'unanimité « oui » sur cette proposition.
LE PRÉSIDENT déboutonne sa tunique, puis sonne. Un huissier paraît et reçoit cet ordre : « Allez chercher vingt-cinq bocks au café, en face ; il fait une chaleur de Hammam dans cette cambuse. Je ne dis pas Enfer pour ne pas blesser M. le ministre. »
M. Jules Ferry s'incline avec courtoisie.
LE PRÉSIDENT : La parole est à M. le Directeur de l'Enseignement secondaire.
M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : Messieurs, j'ai lu d'abord avec un certain étonnement un petit volume de M. Alexis (Paul) intitulé Le Collage. Les mœurs racontées dans ce volume me sont étrangères, je n'ose pas me prononcer...
LE PRÉSIDENT : Donnez-moi ça, je le lirai.
M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : J'ai examiné ensuite divers ouvrages de M. Maizeroy, et, en particulier le dernier paru : Celles qu'on aime. Ces livres, écrits avec une grande souplesse de phrases, contiennent un certain nombre de mots que je ne connais pas et sur lesquels j'aurais besoin de me renseigner préalablement. Je crains, en outre, qu'ils n'aient un effet désastreux sur les imaginations de nos jeunes gens qui ne rêvent plus que petites femmes blondes et alcôves parfumées. Je propose cependant leur admission comme essai, et avec réserve. On pourra expérimenter sur un seul lycée pendant six mois...
L'huissier rentre avec les bocks, et les distribue. Le président en réclame cinq pour lui, et en boit deux coup sur coup. Puis il prononce : « Continuez, monsieur l'orateur. »
LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : Voici un excellent volume de M. le baron de Vaux : Les Tireurs de pistolet. C'est une série de portraits remarquables des hommes de notre époque à qui le maniement des armes à feu est familier.
Je propose son admission.
LE MINISTRE : Impossible, l'auteur est baron, pas de titres.
LE RAPPORTEUR : Voici encore une très intéressante histoire des campagnes d'Hannibal par un de nos bibliothécaires, M. Léon Cahun.
LE PRÉSIDENT (à son sixième bock) : Jamais, Hannibal, Rome et Carthage, je sors d'en prendre. Rejeté, rejeté, rejeté.
LE RAPPORTEUR : Voici La Morale, par M. Yves Guyot...
LE PRÉSIDENT : Pas de morale...
LE MINISTRE : Mais c'est de la morale laïque, M. le président...
LE PRÉSIDENT : Pas de morale, zut. Continuez.
LE RAPPORTEUR prend un nouveau livre, rougit, pâlit, cache sa figure entre ses mains et prononce d'une voix tremblante :
« Messieurs, voici un livre infâme dont je n'ose même pas prononcer le titre. Il s'appelle... il s'appelle...
LE PRÉSIDENT : Accouche donc.
LE RAPPORTEUR : Il s'appelle Charlot s'amuse !
LE PRÉSIDENT (à son neuvième bock) : Très chic.
Un long silence. Les membres de la commission baissent les yeux et croisent leurs mains sur la table avec embarras.
LE RAPPORTEUR reprend : Les périphrases et les métaphores me manquent pour représenter le sujet de ce livre inqualifiable, de ce livre...
LE PRÉSIDENT : Dites Manuel.
LE RAPPORTEUR : De ce Manuel du solitaire.
LE PRÉSIDENT : Très chic.
LE MINISTRE : Inutile d'insister, nous comprenons. Un pareil ouvrage offrirait des dangers dans les classes.
LE PRÉSIDENT : Pas du tout. C'est très chic. Et puis je ferai remarquer à M. le ministre que le héros de ce roman, toujours intéressant bien que monotone, débute dans une école de Frères ignorantins.
LE MINISTRE, radieux : Oh ! Alors, c'est différent.
LE RAPPORTEUR : Messieurs, quand un écrivain a l'impudence de toucher à de pareilles choses...
LE PRÉSIDENT : Très chic. Je propose de le nommer inspecteur général de l'Université. Il en examinera, des Chariots. Très chic.
LE MINISTRE : Messieurs, il serait peut-être bon de lever la séance. Le sujet devient brûlant.
LE PRÉSIDENT, tout à fait gris : Non, non.
Les membres de la commission se lèvent et s'agitent. Ils parlent l'un après l'autre.
LE PRÉSIDENT : Tas de Charlots... Moi je vais finir ma soirée aux Folies-Bergères. Le proviseur a reçu ce matin pour nous deux cents entrées permanentes. Il m'en a donné six. Venez-vous avec moi, monsieur le ministre ?
Le ministre s'incline sans répondre et regagne ses appartements.
Vieux pots
(Gil Blas, 6 mars 1883)
Le baron Davillier, qui vient de mourir, a été, pour ainsi dire, le Christophe Colomb des faïences hispano-mauresques ; non qu'il en ait découvert l'existence, mais il en a, je crois, découvert et révélé la beauté.
Après avoir fouillé l'Espagne et trouvé de précieux échantillons de cette fabrication jusque-là peu appréciée, il communiqua son enthousiasme au monde extasié des amateurs artistes.
On appelle amateurs artistes des gens au sens délicat, qui se pâment devant des morceaux de terre cuite souvent fort laids, uniquement parce que leur laideur est rare, des gens qui savent apprécier d'un coup d'œil la valeur extrême et conventionnelle d'un pot cassé et qui préféreront une antiquaille grotesque aux plus beaux objets modernes. Car l'antiquité sévit d'une façon odieuse et révoltante. Tout bourgeois ayant gagné dix mille francs de rentes dans l'industrie encombre sa salle à manger de ces affreuses assiettes normandes, peinturlurées ignoblement qu'on vend maintenant au prix de la vaisselle plate, et il montre avec orgueil aux invités des vases ébréchés et ridicules achetés fort cher et valant, en vérité, fort peu.
On confond aujourd'hui complètement la rareté et la beauté, et il suffit qu'un bibelot soit difficile à trouver pour qu'il atteigne des prix de courtisane. Les gens qualifiés « connaisseurs » sont assurément ceux à qui les qualités de beauté des choses échappent le plus ; ils ne s'attachent qu'à l'introuvabilité, et leur savoir consiste à déterminer immédiatement la provenance et l'époque.
Ils s'indignent et vous traitent d'imbécile quand on proclame tranquillement hideux des objets qui valent cent mille francs. D'autres connaisseurs, des artistes ceux-là, et le baron Davillier était du nombre, s'attachent à découvrir la beauté secrète, la beauté particulière, incompréhensible pour les lourdauds, des menus objets exquis égarés dans la foule banale des bibelots qualifiés de curiosités.
Ces vases hispano-mauresques dont la splendeur l'avait ravi pourraient être exposés devant le public qui passe par les rues sans que personne tournât la tête ; car il faut un flair de race pour saisir le charme de ces poteries qu'on dirait vernies avec du soleil.
Les faïences et les porcelaines ont une histoire comme les peuples. Elles ont même un Dieu que chanta Louis Bouilhet.