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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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— Dites-lui que c’est Nono. Nono de la part de Yussef.

Le réceptionniste haussa un sourcil circonspect. Il répéta les mots avec dégoût puis écouta attentivement la réponse, tout en observant du coin de l’œil Chaplain.

Il raccrocha et annonça à contrecœur :

— Mme Barak vous attend. Deuxième étage. La suite 212.

Chaplain prit l’ascenseur, traversant toujours la même atmosphère zen, à base de lumières brisées, de murs sombres, d’orchidées blanches. Une telle décoration pouvait apaiser les nerfs ou donner envie de hurler, au choix. Chaplain repoussait toute sensation. Il conservait ses forces pour la mystérieuse Libanaise.

Il sortit de l’ascenseur et prit la direction de la suite. Au bout du couloir, trois femmes à l’embonpoint généreux piaillaient comme des perruches trop nourries. Elles s’embrassaient, se caressaient les épaules, riaient très fort. Âgées de la cinquantaine, elles arboraient des tailleurs de couleur vive, des coiffures laquées, des bijoux scintillants qui crépitaient comme des feux d’artifice. Des épouses libanaises ou égyptiennes en goguette à Paris — ou bien en exil, en attendant que leurs maris reprennent le pouvoir au pays.

Il s’approcha doucement et s’inclina, en manière de salut. La plus petite, celle qui restait sur le seuil de la pièce, lui fit un large sourire. L’éclat de ses dents dans son visage sombre rappelait les touches d’ivoire incrustées dans les sculptures de marbre noir de la Babylone antique.

— Entre, mon petit. J’arrive tout de suite.

Chaplain sourit pour dissimuler son étonnement. La familiarité du ton, le tutoiement laissaient entendre qu’ils se connaissaient. Encore un fragment oublié ? Il se glissa par la porte, saluant d’un signe de tête les deux visiteuses aux cheveux de miel.

Il s’avança dans la première pièce et découvrit une ambiance plus en accord avec le décorum classique d’un hôtel de prestige. Murs blancs, canapés beiges, abat-jour mordorés. Des sacs et des malles Vuitton, portant le monogramme LV, ponctuaient l’espace, dans un désordre apparent. Une d’entre elles, ouverte à la verticale, aussi grande qu’une armoire, égrénait des robes du soir. Les bagages d’une exploratrice, qui n’aurait accosté que des terres princières.

Il entendit des rires dans son dos puis le claquement de la porte. Quand il se retourna, Sophie Barak le fusillait du regard.

— Qu’est-ce que tu fous là ? C’est Yussef qui t’envoie ?

Chaplain digéra le changement de ton. Il voulait d’abord avoir une certitude.

— Excusez-moi, mais… on se connaît ?

— Je te préviens : je ne traite jamais en direct. Si tu veux doubler Yussef…

— Je cherche des renseignements.

— Des renseignements ? (Elle eut un rire glacé.) De mieux en mieux.

— Je suis inquiet pour une amie.

Sophie hésita. Quelque chose dans l’apparence de Chaplain parut la déstabiliser. Sa sincérité peut-être. En tout cas, il n’avait pas l’air d’un flic. Elle traversa le salon, ouvrit une penderie, prit une brassée de robes puis les fourra, sans précaution, dans un grand sac. Les cintres de bois s’entrechoquèrent. La Libanaise était sur le départ.

Chaplain l’observait. Elle avait la peau brune, une tignasse noire et brillante, coiffée en cloche, façon sixties. Elle était petite, boulotte, et sacrément sensuelle. Sous sa veste de tailleur, elle portait un chemisier blanc largement échancré sur ses seins. Le pli sombre qu’il révélait était plus violent encore que son rire. Un vrai pôle magnétique.

Maintenant, elle se tenait devant lui, les poings sur les hanches. Elle lui avait laissé quelques secondes pour se rincer l’œil. La politesse des reines.

— Ton amie, là, comment elle s’appelle ?

— Medina Malaoui.

Sans répondre, elle ouvrit une porte et disparut dans la pièce voisine. Sans doute la chambre. Chaplain n’osait plus bouger.

— Tu viens, oui ?

Il franchit le seuil et découvrit un lit immense, jonché de coussins brodés à l’orientale. Sophie Barak avait disparu. Il lança un coup d’œil circulaire et la repéra sur sa droite, assise devant une coiffeuse. Il allait répéter sa question quand elle arracha sa chevelure d’un mouvement sec. Sophie Barak était totalement chauve.

— Ne fais pas l’imbécile, lui dit-elle en le regardant dans le miroir. Cancer du sein. Chimio. Rayons. Rien d’exceptionnel.

Elle ôta sa veste puis déboutonna son chemisier, sans la moindre gêne.

— Depuis ma maladie, j’en ai plus rien à foutre de rien. Les soirées, le fric, les clients. Rien à foutre. Je me casse. Mes filles feront ce qu’elles veulent. Et celles qui n’ont pas de papiers, eh bien, elles retourneront au pays faire des mômes et garder les chèvres ! Inch’Allah !

Chaplain sourit. Elle balança son chemisier sur une chaise et s’enduisit les épaules avec une crème. Son soutien-gorge noir peinait à contenir sa poitrine. Sa peau brune laissait voir les tracés de fuchsine, colorant rougeâtre qu’on utilise pour marquer les champs d’irradiation de la radiothérapie.

— Medina, qu’est-ce que tu lui veux au juste ?

— Elle a disparu depuis le 29 août. On n’est pas vraiment proches mais… Ça fait maintenant six mois. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles.

Sophie le fixa avec ses yeux noirs, brûlés au khôl, directement sortis des Mille et Une Nuits. Il contemplait en retour les dessins sur sa peau et fit un étrange amalgame, entre ces marques ocre et des dessins au henné. L’Orient. Le désert. La mort.

Elle finit par se lever et attrapa un peignoir blanc. Elle le boucla avec une ceinture de tissu éponge :

— J’en sais pas plus que toi.

— Vous n’avez eu aucune nouvelle ?

— Non.

Elle disparut dans la salle de bains, fit couler de l’eau dans la baignoire. À cet instant, Chaplain remarqua qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce. Une petite femme effacée, vêtue sans la moindre élégance. Elle jouait de l’ordinateur derrière un bureau. Elle avait l’humilité, la discrétion héritées d’une longue lignée d’esclaves. Il devina. La comptable de l’entreprise Barak. On bouclait les valises, on scellait les comptes.

Sophie revint dans la chambre et choisit une robe de soie noire qu’elle disposa avec précaution sur le lit. Elle balança un ordre en arabe à l’esclave puis s’agenouilla face à une autre malle verticale qui contenait des séries de chaussures.

— Quoi qu’il lui soit arrivé, fit-elle en choisissant une paire d’escarpins tigrés, elle l’a bien cherché. Si tu la connais, tu le sais comme moi. Medina est une sacrée bourrique.

— Sasha.com : ça vous dit quelque chose ?

— D’où tu connais ce nom, toi ?

— Elle m’en avait parlé.

Sophie haussa les épaules et sélectionna, dans une autre malle, une ceinture surmontée d’un sigle en argent.

— Une mode absurde, murmura-t-elle.

— Une mode ?

— Des filles se sont inscrites dans ce club merdique au printemps dernier. Incompréhensible. Un réseau qui permet tout juste de rencontrer des losers sans un rond. De la merde.

— Elles cherchaient peut-être un mari ? Un compagnon ?

Sophie sourit avec indulgence :

— On me l’avait jamais faite celle-là.

— Vous avez une autre hypothèse ?

Elle disposa l’ensemble de sa tenue — robe, chaussures, ceinture — sur le lit et parut satisfaite. L’eau du bain coulait toujours.

— Pas une hypothèse, rétorqua-t-elle en se retournant vers lui. Une certitude. Tu crois quoi ? Que je vais laisser mes filles raser gratis ? J’ai mené mon enquête.

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