Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants
- Автор: Буссенар Луи Анри
- Язык: французский
- Год: Marpon & Flammarion
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants». Краткое содержание книги:
– Mais encore ?
– Quand une garnison veut faire une sortie ou réparer sans trop de danger des ouvrages de défense, elle a coutume d’occuper l’assaillant par une fausse attaque dirigée sur un point opposé.
– Parfaitement.
– C’est mon mannequin qui sera chargé de cette opération stratégique.
– Bravo ! et à l’œuvre ; j’ai compris.
» Joseph, tu es prêt ?
– Quand vous voudrez, monsieur Albert.
– Attendez un moment, continua Alexandre. Je vais présenter au bout d’une perche mon bonhomme à l’ouverture de l’arrière. Pendant ce temps, glissez-vous par l’avant. Dissimulez-vous derrière les roues, et détachez les clavettes.
» L’ennemi n’ose pas encore avancer. Notre silence l’effraie au moins autant qu’une vigoureuse riposte. Nous avons encore quelques minutes. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut.
» Bushman, tu as encore ton arc et tes flèches ?
– Oui, chef.
– Très bien, mon brave. Tiens-toi prêt à embrocher le premier drôle qui tentera de s’avancer.
Les prévisions du jeune homme se réalisèrent pleinement. Au moment où le mannequin faisait une rapide apparition devant le panneau, un nouveau coup de feu retentit. La balle troua les haillons, sans autre résultat, d’ailleurs, que d’ajouter un nouveau lambeau à la collection aussi variée que pittoresque.
Albert et Joseph, profitant de ce moment de répit, sont immergés déjà et s’abritent derrière les grandes roues pleines, formant de larges disques.
– Bien tiré, murmure Alexandre. La sûreté du coup, la force de la détonation, l’intensité du nuage de poudre, tout semble m’annoncer que cette balle sort d’un roër hollandais.
» Le propriétaire du chariot penserait-il à nous le disputer ? Avons-nous affaire à un de ses frères ?
– Les clavettes sont enlevées, s’écrièrent en même temps Albert et Joseph.
– Bon. Introduisez vos leviers entre les roues et la muraille de bois. Prenez un point d’appui solide et attendez mon signal.
– C’est fait.
– Le dray va s’abattre de votre côté. Évitez de vous laisser prendre sous sa masse.
– Entendu.
– Vous y êtes ?
– Oui.
– Une... deux... trois !...
Une légère trépidation agite l’énorme caisse de bois, qui penche tout à coup du côté du fleuve comme si elle allait être culbutée. Puis ce mouvement s’arrête brusquement et un craquement sonore suivi d’un cri de triomphe se fait entendre. La lourde machine reprend en un instant sa position horizontale et oscille doucement sur les eaux tranquilles.
Les deux Catalans, brisés par ce terrible effort, mais radieux à l’aspect de ce résultat inespéré, se hissaient tout ruisselants, et s’écriaient avec une joie folle :
– Il flotte !... Il flotte !... Nous sommes sauvés.
Le chariot, en effet, sollicité par le léger courant qui le pousse vers le fleuve, tourne peu à peu, prend de l’erre et dérive lentement, au grand ébahissement des assaillants stupéfiés d’un tel prodige.
Les trois amis, soustraits enfin à ce danger imminent, échangent une vigoureuse étreinte, et se mettent en devoir d’imprimer une direction à ce bizarre navire. Que leur importent, pour l’instant, les clameurs furibondes accueillant leur départ et le dernier coup de feu qui salue leur appareillage !
Le plus intrigué de tous est Alexandre, l’homme au sang-froid superbe, qui pourtant ne s’étonnait pas facilement. Tout en s’appuyant sur une perche solide avec laquelle il fait progresser l’appareil flotteur, il médite laborieusement et s’ingénie, mais en vain, à trouver le motif de cette réussite singulière.
Albert le tira d’embarras.
– C’est la chance, je n’ose dire le hasard qui, pour une fois, nous a enfin favorisés.
» Au moment où nous déboîtions simultanément Joseph et moi, avec nos leviers, les deux roues placées du même bord, le dray soutenu à l’opposé par les deux autres roues, tomba brusquement en plan incliné. Les extrémités des essieux, ne pouvant supporter un pareil choc, se sont brisées du coup. C’est alors que la coque, n’étant plus soutenue du côté faisant face à l’ennemi, s’est aussitôt redressée.
» Mais, à propos, sais-tu que cette coque est parfaitement étanche. Notre radoub est excellent. Je ne vois pas sourdre la moindre goutte d’eau.
– Cette montagne de bois se comporte en effet mieux que je n’eusse osé l’espérer.
– C’est vrai. Nous évoluons d’une façon à peu près convenable, bien que notre arche d’alliance soit loin de rappeler un côtre, un sloop.
– Ou même un vulgaire bateau à charbon.
– Enfin, nous voici près d’entrer dans les eaux du fleuve, reprit Alexandre. Je vois qu’il est urgent de stopper un moment, afin de procéder à la confection de rames destinées à nous empêcher de dériver au courant.
» N’oublions pas que nous sommes en amont des cataractes.
– Des rames... en voici une fabriquée sans doute par le Boër.
– Elle est parfaitement suffisante et nous n’avons qu’à lui emprunter le procédé.
– Il nous en faut deux autres. La troisième servira de gouvernail.
– J’ai précisément mis de côté quelques clous. Nous utiliserons la hache de Joseph pour tailler les palettes avec des débris de caisses.
» Quant aux manches, il va nous falloir évider deux planches enlevées aux ridelles.
– Que de lenteurs ! soupira Albert en songeant à la perte de temps qu’allait entraîner la confection de ces instruments.
– Lenteurs indispensables, mon pauvre ami, et qui s’augmenteront encore grâce à notre manque d’outils.
» Et pourtant, si tu m’en croyais, nous nous mettrions en route seulement pendant la nuit, ou plutôt demain matin avant le jour.
– Tu n’y penses pas, reprit avec impétuosité le jeune homme. Comment veux-tu que je demeure ici, passivement, les bras croisés pendant d’interminables heures, alors que les minutes s’écoulent pour moi avec une lenteur désespérante !
– J’y pense si bien, que je compte, pour te décider, faire appel à toute ta raison.
» Oublies-tu nos canots abandonnés à quelques centaines de mètres d’ici ?... Et notre rendez-vous avec l’Ingénieur qui doit, à minuit, nous fournir des armes ?
» Nous allons, je le sens, jouer la grande partie finale. Crois-moi, évitons à tout prix une précipitation qui ne pourrait que compromettre un résultat acheté par tant d’efforts.
– Non !... C’est impossible. Je ne puis plus attendre. Ma volonté est cette fois impuissante. Je sens que je deviendrais fou.
– Soit, répondit tristement Alexandre. Partons et puissions-nous n’avoir pas à nous repentir de t’avoir obéi.
Au bout d’une demi-heure, les rames étaient ajustées tant bien que mal. Albert saisit nerveusement l’une d’elles et prit place à l’arrière du wagon. Alexandre et Joseph l’imitèrent, et se postèrent à l’avant, après avoir pris soin de relever le panneau, derrière lequel ils se dissimulèrent. Il fallut encore pratiquer dans les parois de la machine deux ouvertures destinées à laisser passer les rames et à leur fournir le point d’appui indispensable à la nage. On y parvint en arrachant à droite et à gauche deux planches au-dessus de la ligne de flottaison.
Albert qui trépignait sur place, donna enfin le signal du départ. Le massif appareil déborda lourdement et s’avança peu à peu sur les eaux jaunâtres du fleuve qu’il coupait transversalement. En dépit de sa forme et de sa pesanteur, ainsi que des moyens insuffisants dont disposaient les trois hommes, le wagon se comportait assez bien. Mais la progression s’opérait avec une lenteur désolante et au prix de fatigues écrasantes. Comme il fallait à tout prix éviter la moindre déviation, les deux rameurs de l’avant devaient employer toute leur vigueur pour le maintenir dans la ligne, et cette manœuvre sans cesse renouvelée, cette lutte sans fin contre le courant, amenait peu à peu la courbature de leurs membres, quelque robustes qu’ils fussent.