Les consultations du docteur Noir
- Автор: де Виньи Альфред
- Год: 16
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:
– Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si magnifique création que celle de la Bataille d'Hastings vienne du même poète anglais que ces chants élégiaques qui la suivent; quel poète anglais écrivit rien de semblable à cette ballade de Charité si naïvement intitulée: An excelente balade of Charitie? comme l'honnête Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega Carpio; rien de naïf comme le dialogue de l'abbé de Saint-Godwyn et de son pauvre; que le début est simple et beau! que j'ai toujours aimé cette tempête qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas eu de meilleurs en ses poétiques galeries!
"Voyez:
C'était le mois de la Vierge. Le soleil était rayonnant au milieu du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voilà qu'il se leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui s'avancèrent dans un ordre effrayant et se roulèrent au-dessus des bois en cachant le front éclatant du soleil. La noire tempête s'enflait et s'étendait à tire d'aile…"
"Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?) à remplir vos oreilles de cette sauvage harmonie des vieux vers?
The sun was glemeing in the midde of daie,
Deadde still the aire, and eke the welken blue,
When from the sea arist in drear arraie
A hepe of cloudes of sable sullen hue,
The which full fast unto the woodlande drewe
Hiltring attenes the sunnis fetyve face,
And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace."
Le Docteur n'écoutait pas.
"Je soupçonne fort, dit-il, cet abbé de Saint-Godwyn de n'être autre chose que sir Ralph de Bellomont, grand partisan des Lancastre, et il est visible que Rowley est yorkiste.
– O damné commentateur! vous m'éveillez! s'écria Stello sorti des délices de son rêve poétique.
– C'était bien mon intention, dit le Docteur Noir, afin qu'il me fût permis de passer du livre à l'homme, et de quitter la nomenclature de ses ouvrages pour celle de ses événements, qui furent très peu compliqués, mais qui valent la peine que j'en achève le récit.
– Récitez donc", dit Stello avec humeur.
Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la ferme résolution de penser à autre chose, résolution qu'il ne put mettre à exécution, comme on le pourra voir si l'on se condamne à lire le chapitre suivant.
XVII. Suite de l'histoire de Kitty Bell
Un bienfaiteur
Je disais donc, reprit le plus glacé des docteurs, que Kitty m'avait regardé languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la situation de son âme, que je dus me contenter de sa céleste expression pour explication générale et complète de tout ce que je voulais savoir de cette situation mystérieuse que j'avais tant cherché à deviner. La démonstration en fut plus claire encore un moment après; car tandis que je travaillais les nerfs de mon visage pour leur donner, les tirant en long et en large, cet air de commisération sentimentale que chacun aime à trouver dans son semblable…
"Il se croit le semblable de la belle Kitty!» murmura Stello.
… Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec fracas un carrosse lourd et doré qui s'arrêta devant la boutique toute vitrée où Kitty était éternellement renfermée, comme un fruit rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant les chevaux et derrière la voiture; nécessaire précaution, car il était deux heures après midi à l'horloge de Saint-Paul.
"The Lord-Mayor! Lord-Mayor!» s'écria tout à coup Kitty en frappant ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues enflammées et ses yeux brillants de mille douces lumières; et, par un instinct maternel inexplicable, elle courut embrasser ses enfants, elle qui avait une joie d'amante! – Les femmes ont des mouvements inspirés on ne sait d'où.
C'était, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le très honorable M. Beckford, roi de Londres, élu parmi les soixante-douze corporations des marchands et artisans de la ville, qui ont à leur tête les douze corps des orfèvres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef suprême. Vous savez que jadis le Lord-Maire était si puissant qu'il alarmait les rois et se mettait à la tête de toutes les révolutions, comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres. M. Beckford n'était nullement révolutionnaire en 1770; il ne faisait nullement trembler le Roi; mais c'était un digne gentleman, exerçant sa juridiction avec gravité et politesse, ayant son palais et ses grands dîners, où quelquefois le Roi était invité, et où le Lord-Maire buvait prodigieusement, sans perdre un instant son admirable sang-froid. Tous les soirs, après dîner, il se levait de table le premier, vers huit heures, allait lui-même ouvrir la grande porte de la salle à manger aux femmes qu'il avait reçues, ensuite se rasseyait avec tous les hommes, et demeurait à boire jusqu'à minuit. Tous les vins du globe circulaient autour de la table et passaient de main en main, emplissant pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford vidait le premier avec une égale indifférence. Il parlait des affaires publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de Mansfield, aussi à son aise après la trentième bouteille qu'avant la première, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd ne subissait aucune altération dans la soirée. Il se défendait avec bon sens et modération des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu qui eut le courage ou la faiblesse de laisser éternellement anonyme un des livres les plus spirituels et les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laissé le second Evangile, l'Imitation de Jésus-Christ.
Et que m'importent à moi les trois ou quatre syllabes d'un nom? soupira Stello. Le Laocoon et la Vénus de Milo sont anonymes, et leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs avec un petit marteau. Le nom d'Homère, ce nom de demi-dieu, vient d'être rayé du monde par un monsieur grec! Gloire, rêve d'une ombre! a dit Pindare, s'il a existé, car on n'est sûr de personne à présent.
– Je suis sûr de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je, sa grosse et rouge personne en ce jour-là, que je n'oublierai jamais. Le brave homme était d'une haute taille, avait le nez gros et rouge tombant sur un menton rouge et gros. Il a existé, celui-là! personne n'a existé plus fort que lui! Il avait un ventre paresseux, dédaigneux et gourmand, longuement emmailloté dans une veste de brocart d'or; des joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et goutteuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et honorable, et une queue poudrée, enfermée dans une grande bourse qui couvrait ses rondes et larges épaules, dignes de porter, comme un monde, la charge de Lord-Mayor."
Tout cet homme descendit de voiture lentement et péniblement.
Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais, que M. Chatteron n'avait été si désespéré que parce que cet homme, son dernier espoir, n'était pas venu, malgré sa promesse.
Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue turque!
– Elle ajouta en quatre mots (et pas, un de plus), continua le Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revînt avec le Lord-Maire."
En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque côté du marchepied une grosse torche résineuse, qui ajoutait au charme du brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une détestable odeur, et que M. Beckford faisait son entrée dans la boutique, l'ombre de tous les jours, l'ombre pâle, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et entra à sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton.