Le vicomte de Bragelonne Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome III». Краткое содержание книги:
Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.
Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait grâce d’aucun détail.
Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul. Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que était Raoul, pour ce cœur qui, pour la première fois s’imprégnait de fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du corps et de l’âme.
Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau dans leur souvenir.
Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au contraire s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue, c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival, avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné.
Une dernière douleur était réservée au pauvre Raouclass="underline" Madame Henriette souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le portrait de La Vallière.
Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit ans, la vie, c’est l’amour.
– Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne m’as jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.
Et il lui sembla que son cœur venait d’être tordu dans sa poitrine.
Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur, quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne.
Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
– Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi, je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants, de ces élus…
– Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi.
Raoul sourit avec amertume.
– Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître.
– Il y va de votre liberté! il y va de votre vie!
Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui touchassent ce jeune homme.
– Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé à s’emporter hors des limites de la raison; vous jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-vous, soumettez-vous, guérissez-vous.
– Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je vous prie.
– Dites.
– Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez découvert?
– Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La Vallière se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan changeât de logis; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir de manteau à ses amours; car, après La Vallière qui pleure, il aura Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle digne de moi. J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le secret… Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais un devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va venir, garantissez-vous.
– Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu’on me fait.
– Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité; voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du service que je vous ai rendu.
– Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
– J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas?
– Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre?
– Pas d’autre.
– Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute de séjour ici.
– Sans moi?
– Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le faire devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un.
– C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
– Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris.
– Faites, monsieur.
Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur une feuille blanche:
«Monsieur le comte,
«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous expliquer l’objet de ma visite.
«Vicomte Raoul de Bragelonne.»
Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier.