Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
C’était bien la tête du pauvre et inoffensif savant…
Kervier l’avait trucidé de sa main et maintenant il promenait le sanglant trophée au milieu de deux autres têtes de victimes, probablement des amis de Ramus qu’on avait trouvés chez lui.
La bande des loups hurlant arriva à la hauteur de cette allée étroite à l’entrée de laquelle les deux Pardaillan s’étaient postés pour laisser passer la horde.
Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur la tête qui, au bout de la pique, donnait l’effrayante illusion d’une tête sans corps qui eût marche dans l’espace.
Puis ces yeux s’abaissèrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier trembla. Cette impression d’horreur et de pitié qui l’avait paralysé fit place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres. Il voulut vociférer une insulte, une imprécation, mais sa voix ne donna qu’un son rauque; son poing fermé se tendit vers le libraire… il chercha… quoi?… que faire?…
Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il y lut le mépris foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour désigner les deux Pardaillan; dans la même seconde, il tomba, roula sur la chaussée qu’il talonna. Il cria:
– Malédiction!
Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front, et ce coup de pistolet, c’était le chevalier qui l’avait tiré. Rudement, un grand gaillard à croix blanche venait de le heurter; cet homme agitait un pistolet chargé; d’un coup de poing, Pardaillan l’avait arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait fait feu!
– Ça soulage, dit-il simplement en voyant tomber Kervier.
Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruée féroce, une sauvage clameur de mort, des coups d’arquebuse retentirent, cinq cents loups furieux aboyèrent lugubrement devant l’allée où les deux hérétiques s’enfonçaient, tous voulurent pénétrer à la fois, mais plus prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un géant vêtu de rouge et qui appartenait sans doute à la maison de Damville, car il en portait les armes sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en avant, et pointa sa rapière…
– Sauvés! hurla d’une voix étrange le vieux routier.
Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan, d’un bond terrible, se jeta à la bride du cheval dont la tête et le cou se présentaient à l’entrée de l’allée; ce cheval, il l’attira, le happa, l’entraîna, le fit entrer tout entier dans l’allée!…
Et l’allée se trouva ainsi bouchée!…
Le routier éclata d’un rire homérique.
Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant hébété par cette manœuvre, essayait par violentes saccades de ramener la bête en arrière, et tout à coup, pris d’une terreur folle, il se laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et une ruade l’envoya rouler sur les assaillants au moment où il touchait le sol…
Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé les jambes de devant du cheval, magnifique rouan… le vieux routier s’apprêtait à frapper la bête au poitrail, de son poignard, afin que l’obstacle demeurât plus longtemps… le chevalier l’arrêta soudain et dit:
– Galaor!…
Le vieux considéra la bête, et la reconnaissant, répéta:
– Galaor!… C’est bien lui!…
Et leur rire, à tous deux, remplit l’allée d’un bruit de tonnerre.
Galaor, ses jambes entravées, n’en ruait qu’avec plus de fureur; chacun de ses flancs touchait l’une et l’autre paroi, l’allée était bouchée par une barricade vivante qui se trouvait être en même temps une catapulte.
Alors, tandis que d’apocalyptiques menaces, des grondements de jurons et des cris stridents tourbillonnaient dans la rue, les deux Pardaillan s’enfoncèrent vers le fond de l’allée, certains qu’elle ne serait pas dégagé avant dix bonnes minutes; mais avant de partir, le chevalier avait embrassé le naseau fumant du cheval, en disant:
– Merci, mon bon ami…
– Ah çà! s’écria le vieux, mais nous sommes dans une souricière… pas d’issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau… il me semble que j’ai dû passer par là…
Une porte, au fond de l’allée, s’ouvrit soudain, et une femme parut…
– Huguette!
Ce cri échappa aux deux hommes.
C’était Huguette, en effet: ils se trouvaient dans l’allée de l’auberge de la Devinière. Comment ne l’avaient-ils pas reconnue? Mais qu’eussent-ils pu reconnaître dans cette course insensée où, pris par les larges tourbillons du cyclone dévastateur, ils allaient, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés comme des épaves!…
Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis au moment où ils essayaient de se diriger sur la Seine.
Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur offrait un refuge au moment où la rue avait été envahie par la bande hurlante des loups de Kervier…
Ils entrèrent dans le cabaret noir, puis dans cette pièce où le chevalier avait assisté à la réunion des conjurés guisards et au sacrifice d’un bouc par les poètes de la Pléiade.
Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine; trois hommes s’y trouvaient: Landry Grégoire, pâle comme un mort, et, chose étrange en pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient: c’étaient Dorat et Pontus de Thyard.
– Par là, dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un escalier. En haut, vous pourrez communiquer avec la maison voisine, redescendre et sortir par derrière… fuyez, fuyez vite!…
– Par le ciel! disait Dorat, je veux écrire en l’honneur de la destruction des hérétiques une ode qui portera mon nom à la postérité! J’appellerai mon poème: Les Matines de Paris!
– Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.
– Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant le geste de s’arracher les cheveux, opération impossible puisqu’il était entièrement chauve. Malheur! mon auberge va être saccagée, si on sait qu’ils ont fui par là!
– On le saura sûrement, dit Huguette avec fermeté. Maître Landry, courez chercher ce que nous avons de plus précieux et fuyons, nous aussi!…
L’aubergiste s’élança en poussant de terribles gémissements.
– Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l’auberge, la casse et l’incendie sur ma note!…
– Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.
– Fuyez! fuyez!… répéta Huguette.
Le vieux Pardaillan l’embrassa sur les deux joues.
Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, la baisa doucement sur les yeux, et murmura:
– Huguette, jamais je ne t’oublierai…
Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le cœur de celle-ci en fut bouleversé…
Ils s’élancèrent et disparurent dans l’escalier.
Au même instant reparut l’aubergiste, portant sur le bras un sac où il avait entassé son or et les bijoux de sa femme.
– Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi l’allée… ils défoncent la porte…
– Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.