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Le berceau du chat

Электронная книга - «Le berceau du chat». Краткое содержание книги:

Que se passait-il dans le monde le jour où le fameux champignon déroulait ses volutes dans le ciel d'Hiroshima ? Que faisaient les « pères » de la bombe et en parti­culier le Dr Hoenikker, mort dans des circonstances fort mysté­rieuses ? Voilà les questions qui font courir Jonas — la curiosité faite journaliste — et qui le jettent sur les rivages de San Lorenzo, une de ces petites républiques comme on n'en fait que dans les Caraïbes.
Il y a là « Papa » Manzano, le maître de l'île, qui inflige le sup­plice du croc pour un oui pour un non, sa fille adoptive, Mona, une somptueuse négresse blonde dont Jonas tombe instantanément amou­reux, un prophète hors-la-loi dont chacun révère en secret les pré­ceptes subversifs. Sans oublier les enfants Hoenikker qui pourraient bien détenir entre leurs mains innocentes la dernière invention de leur cher papa : la glace-9 dont la vertu majeure est de trans­former en solide tout ce qui est liquide. De quoi déclencher un joli cataclysme…
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— Elle a dû coûter très cher.

— C’est l’argent du prix Nobel qui l’a payée, comme leur villa du cap Cod.

— Les deniers de la dynamite, dis-je en m’émerveillant à la pensée de la violence de la dynamite et du repos absolu d’une pierre tombale et d’une villa au bord de la mer.

— Quoi ?

— Nobel est l’inventeur de la dynamite.

— Il faut de tout pour faire un monde…

Si j’avais été bokononiste alors, j’aurais murmuré : « Ça tourne, ça tourne, ça tourne », en méditant sur la suite miraculeusement complexe d’événements qui avait acheminé l’argent de la dynamite jusqu’à cette entreprise de monuments funéraires.

« Ça tourne, ça tourne, ça tourne », est ce que nous disons tout bas, nous autres bokononistes, chaque fois que nous songeons à quel point le mécanisme de la vie est complexe et imprévisible.

Mais en tant que chrétien, je ne sus dire que :

— C’est drôle, la vie, parfois.

— Et d’autres fois, ça ne l’est pas, répondit Marvin Breed.

Un ingrat

Je demandai à Marvin Breed s’il avait connu Emily Hoenikker, la femme de Felix, la mère d’Angela, de Frank et de Newt, la femme qui gisait sous la monstrueuse colonne.

— Si je l’ai connue ? fit-il d’une voix soudain tragique. Vous me demandez, monsieur, si je l’ai connue ? Et comment, que j’ai connu Emily ! Nous étions ensemble au lycée d’Ilium. Elle et moi, on était coprésidents du comité des couleurs de classe. Son père tenait le magasin de musique de la ville. Elle savait jouer de tous les instruments imaginables. J’étais tellement amoureux d’elle que j’ai laissé tomber le football pour essayer de jouer du violon. Et voilà que mon grand frère, Asa, revient du Massachusetts Institue of Technology pour les vacances de Pâques et que je suis assez bête pour le présenter à ma petite amie. (Marvin Breed fit claquer ses doigts.) Il me l’a fauchée en un clin d’œil. J’ai pris mon violon à soixante-quinze dollars, je l’ai réduit en miettes contre une des grosses boules de cuivre de mon lit, je suis allé chez le fleuriste acheter une de ces bottes dans lesquelles on couche une douzaine de roses, j’y ai fourré les débris du crincrin, et je lui ai fait porter le tout par Interflora.

— Elle était jolie ?

— Si elle était jolie ! fit-il en écho. Écoutez, monsieur, le premier ange que je verrai, si Dieu juge bon de m’en montrer un, ce seront ses ailes, et non son visage, qui me couperont le souffle. J’ai déjà vu le plus joli visage qui puisse jamais exister. Il n’y avait pas un seul homme dans tout le comté d’Ilium qui ne soit amoureux d’elle, ouvertement ou secrètement. Elle n’aurait eu qu’à lever le petit doigt. (Il cracha sur son propre sol.) Et il a fallu qu’elle aille épouser cette espèce de petit Fridolin pourri ! Elle était fiancée à mon frère quand ce petit hypocrite est arrivé ici. (De nouveau, Marvin Breed fit claquer ses doigts.) Il l’a fauchée à mon grand frère en un clin d’œil.

« J’imagine qu’on se rend coupable de haute trahison, ou qu’on se montre ingrat, ignorant, arriéré ou anti-intellectuel si l’on traite d’espèce de pourri un mort aussi illustre que Felix Hoenikker. Je sais bien qu’il était réputé inoffensif, doux et rêveur, qu’il n’aurait pas fait de mal à une mouche, qu’il se moquait de l’argent, de la puissance, des beaux vêtements, des automobiles et de tout le reste, bref, qu’il n’était pas comme nous, qu’il était meilleur que nous tous, et si innocent qu’il aurait pu être Jésus – le truc du Fils de Dieu mis à part…»

Marvin Breed ne jugea pas nécessaire d’aller au bout de sa pensée. Je dus lui demander de le faire.

— Mais ? dit-il. Mais quoi ? (Il alla à une vitrine qui donnait sur l’entrée du cimetière.) Mais quoi, dit-il tout bas à l’intention du portail, de la neige fondue et de la stèle Hoenikker qu’on apercevait vaguement.

« Mais jusqu’à quel point, bon Dieu, dit-il, un homme qui a participé à la fabrication d’un truc comme la bombe atomique peut-il être innocent ? » Et comment peut-on vanter les facultés d’un homme qui n’a pas su lever le petit doigt quand la meilleure, la plus belle des femmes, sa propre femme, se mourait faute d’amour et de compréhension… ? (Il frissonna.) Je me demande parfois s’il n’était pas mort à sa naissance. Je n’ai jamais rencontré un homme s’intéressant moins aux vivants. Et si ce monde tourne si mal, je me dis parfois que c’est parce qu’il y a en haut lieu trop d’hommes qui sont morts et froids comme marbre.

Vin-dit

C’est là, dans cette salle d’exposition de monuments funéraires, que j’eus mon premier vin-dit, terme bokononiste signifiant une poussée soudaine et très personnelle en direction de Dieu tout-puissant, vers la certitude, en ce qui me concernait, que Dieu tout-puissant savait en fin de compte tout de moi et qu’il nourrissait pour moi des projets très précis.

Ce vin-dit avait trait au petit ange de pierre qui se trouvait sous la touffe de gui. Le chauffeur de taxi s’était mis en tête qu’il lui fallait à tout prix cet ange pour la tombe de sa mère. Planté devant l’ange, il avait les larmes aux yeux.

Marvin Breed, lui, ayant dit ce qu’il pensait de Felix Hoenikker, regardait toujours par la vitrine l’entrée du cimetière.

— Ce petit Fridolin pourri était peut-être un saint des temps modernes, ajouta-t-il, mais enfin, nom de Dieu, il n’en a jamais fait qu’à sa tête et il a toujours eu tout ce qu’il voulait… La musique.

— Pardon ? fis-je.

— C’est pour ça qu’elle l’a épousé. Elle disait qu’il avait l’esprit branché sur la plus grande musique de l’univers, la musique des sphères. (Il se gratta la tête.) Mes fesses.

Puis, le portail du cimetière lui rappela la dernière fois qu’il avait vu Frank Hoenikker, l’as du modèle réduit, le bourreau d’insectes.

— Frank, dit-il.

— Quoi, Frank ?

— La dernière fois que je l’ai vu, ce pauvre gosse, il sortait du cimetière, là. Il était bizarre, ce gosse. Les funérailles de son père n’étaient pas encore terminées. Le vieux n’était même pas sous terre que Frank sortait par le portail que vous voyez là. Il a fait signe du pouce à la première voiture qui passait. Une Pontiac neuve immatriculée en Floride. Elle a stoppé. Frank est monté, et personne ne l’a jamais revu à Ilium.

— On m’a dit que la police le recherche.

— Il s’agit d’un accident, d’un coup du hasard. Frank n’a jamais enfreint la loi. Il n’avait pas ce genre de courage-là. La seule chose qu’il savait faire, c’était construire des modèles réduits. Le seul boulot qu’il ait su garder, c’était au Jack’s Model Shop : il vendait des modèles réduits, il en fabriquait et il conseillait les clients bricoleurs. Quand il a mis les voiles pour la Floride, il a trouvé du travail dans une boutique de modèles réduits à Sarasota. Manque de pot, la boutique n’était qu’une façade pour un gang qui volait des Cadillac et les amenait directement à bord des vieilles péniches de débarquement en partance pour Cuba. C’est ainsi que Frank s’est trouvé mêlé à tout ça. À mon avis, si les flics ne l’ont pas retrouvé, c’est qu’il est mort. Il en avait trop entendu tout en fixant des tourelles de cuirassé avec de la colle cellulosique.

— Et Newt, savez-vous où il est maintenant ?

— Chez sa sœur, j’imagine, à Indianapolis. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’est quand il s’est amouraché de cette naine russe et qu’il s’est fait coller à son C.P.E.M., à Cornell. Vous voyez ça d’ici, un nain qui veut être médecin ? Et ce n’est pas tout. Il y a aussi dans cette malheureuse famille une grande gigue d’un mètre quatre-vingts et quelque. Et ce grand homme, ce cerveau célèbre a retiré sa fille du lycée à l’âge de quinze ans afin de pouvoir continuer à se faire dorloter par une femme. La pauvre n’avait plus que sa clarinette, souvenir de l’orchestre du lycée, la Fanfare des Cent.

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