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Angélique et son amour Part 2

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Angélique et son amour Part 2
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– Non, répondit abruptement Manigault qui le surveillait particulièrement, « mon » équipage s'en tire fort bien.

– Et comment traduirez-vous aux gabiers les indications d'Erikson à la barre ?

Et devant leur silence :

– Allons ! Allons ! soupira-t-il en secouant sa pipe, comme s'il renonçait à un heureux moment de farniente, donc je m'en chargerai. Je ne connais d'ailleurs rien à la mer mais je parle tous les dialectes du Ponant. « On » m'a dit de mettre mes talents à votre service. Ils ne sont pas gros. C'est tout.

Il souleva sa toque de fourrure et se dirigea à son tour vers la poupe. Après avoir laissé des sentinelles près des hommes assis, Manigault le suivit. Au fond, chacun était à la fois déçu et soulagé de n'avoir pas vu paraître le Rescator, en personne. Déçu car sa science nautique et la maîtrise de commandement dont il avait fait preuve à plusieurs reprises étaient pour les passagers angoissés l'assurance qu'il les tirerait encore de ce mauvais pas. Soulagé, parce que sa seule présence inspirait déjà la crainte. En face de lui, Manigault finissait par douter de sa propre réussite. Le surveiller avec six mousquets braqués sur lui n'aurait pu suffire. Ses envoyés subalternes donneraient bien moins de fil à retordre. D'ailleurs, ils semblaient las et indifférents. Sans doute préféraient-ils être débarqués sur une plage et perdre leur part du butin que la vie. Ils avaient dû convaincre l'irréductible Rescator de tenter un dernier effort pour les sauver tous et le pousser à cette semi-reddition qui étonnait, malgré eux, les mutins.

– Il faut savoir être ferme, pérorait l'avocat Carrère, avec agitation, ce matamore, devant notre attitude, a baissé pavillon. Nous avons gagné la partie.

– Pas tant de moulinets avec votre pistolet, je vous prie, mon homme, le calma sa femme.

Frileusement, elle serra les mains sous son châle.

– Si vous lui aviez parlé ce tantôt face à face, comme je lui ai parlé, vous comprendriez que ce n'est pas la peur de la mort, ni pour lui ni pour les autres, qui a pu décider cet homme-là à nous envoyer un pilote.

– Alors, qu'est-ce donc ?

Les femmes haussaient les épaules avec un geste d'ignorance. Leurs coiffes palpitaient dans la brume grise, traversée parfois d'une clarté jaune, insolite, comme une translucide porcelaine. Les cheveux d'Angélique étaient lourds d'humidité, mais ainsi que ses compagnes, elle ne se décidait pas à se mettre à l'abri. Elles attendaient qu'Erikson se fût assis à la barre. Sur le Gouldsboro, la barre communiquant directement avec le gouvernail, se trouvait située sur la dunette, à l'arrière, et non au-dessous. Le timonier pouvait donc à la rigueur manœuvrer seul à vue. Sous la pointe des armes qui le surveillaient, le petit homme aux prunelles de pierre ne bronchait pas. Il se contentait de maintenir le gouvernail. Il rêvait ou bien il dormait les yeux ouverts. À quelques pas, le Canadien, la barbe au vent, mâchonnait sa pipe, l'ancien portevoix du capitaine Jason, à portée de sa main. Au bout de plusieurs heures, l'énervement gagna à nouveau les passagers et l'équipage novice. Les veilleurs des huniers confirmaient que l'on filait toujours dans le courant plein Nord, plus vite encore, car en prenant son poste, Erikson avait fait disposer les voiles de façon à prendre tout le vent dans cette direction.

Le soupçon leur vint à tous que le machiavélique Rescator ne leur avait envoyé un pilote que pour les entraîner plus rapidement vers la mort.

– Croyez-vous cela possible ? murmura Abigaël à Angélique. Croyez-vous qu'il serait capable d'agir ainsi ?

Angélique secoua négativement la tête, avec énergie, mais en réalité elle doutait, elle aussi. On lui demandait encore de se porter garante des pensées de l'homme qu'elle aimait. Il lui fallait bien s'avouer qu'elle les ignorait. De toutes ses forces, elle voulait croire à l'homme du passé qu'elle avait adoré. Cependant, de l'homme du passé lui-même qu'avait-elle au juste connu ? La vie ne lui avait pas laissé le temps de joindre l'esprit riche, fourmillant et divers de son époux ou, bien au contraire, celui de perdre ses illusions et d'apprendre au cours des années de vie commune qui aurait dû être la leur, qu'un homme et une femme se cherchent en vain, si proches soient-ils, comme dans le brouillard opaque des mers, et que leur union n'est que mirage et ne peut appartenir au monde terrestre... « Qu'es-tu, toi, dans les yeux duquel je cherche mon bonheur ? Et moi-même, suis-je aussi pour toi un mystère insondable ? ... »

S'il était vrai que Joffrey s'interrogeait aussi sur elle, qu'il l'appelait en lui-même, derrière sa carapace dure et fermée, alors rien n'était perdu.

Ils s'appelaient, se tendaient les bras à travers ces brumes lourdes qui les séparaient, si difficiles à dissiper.

À moins qu'ils ne s'éloignassent l'un de l'autre, à une vitesse vertigineuse, telle que celle de ce courant insensible en apparence et qui entraînait pourtant le navire loin, loin, on ne savait où.

« Non, il ne m'aime pas. Je n'ai pas de racines en son cœur. Rien ne va au delà d'un désir de surface que j'ai fini par lui inspirer... Trop peu pour qu'il se sacrifie à mes prières, qu'il m'écoute... c'est terrible d'être sans pouvoir, les mains vides... Il est seul... Et pourtant j'étais sa femme. »

Les autres la regardaient remuer les lèvres, marmonner et secouer, sans en avoir conscience, sa chevelure pâle, irisée de perles d'eau. Elle vit leur expression suppliante.

– Ah ! Priez donc plutôt, leur dit-elle avec impatience, c'est l'heure de le faire et non pas d'espérer d'une malheureuse comme moi je ne sais quel miracle !...

*****

La nuit tombait n'apportant que les bruits assourdis de la mer et du vent, ponctués, à chaque minute, par la voix de la cloche de brume qu'un moussaillon. Martial ou Thomas, devait secouer en frissonnant de fatigue. À la longue, ces tintements finissaient par obséder.

« Ils sont si naïfs, tous ces hommes, malgré leurs airs belliqueux. Sonner la cloche de brume au large de La Rochelle, ou de la Bretagne ou de la Hollande, voilà qui signifie quelque chose pour eux. On prévient alors d'autres navires, on appelle ainsi la terre où des feux veillent. Mais ici, dans cette solitude, cette cloche ne résonne que pour nous donner le change, pour essayer de nous faire croire que nous ne sommes pas seuls au monde... »

Cela faisait songer au glas des trépassés. Mais les bras d'Honorine serraient Angélique de toutes leurs frêles forces et ses yeux noirs grand ouverts lui rappelaient la nuit où elle l'avait emmenée, petit bébé, dans la forêt glacée où rôdaient des loups et des soldats. Elle se leva.

« Je vais redescendre... oui, je vais redescendre. Je vais lui parler. Il faut que nous sachions ! »

À ce moment, la voix de Nicolas Perrot résonna, tombant sonore, comme d'une conque derrière la pénombre, et en levant les yeux elles devinèrent les voiles qui pendaient flasques le long des mâts et des vergues. Le navire craquait, se balançant avec des soubresauts, obéissant en renâclant à la manœuvre imposée. Les ordres se succédaient, impératifs. Les matelots couraient. Les Espagnols eux-mêmes s'affairaient faisant preuve d'un esprit de discipline qui ne leur était pas coutumier.

Les hommes du Rescator, assis jusque-là près de la chaloupe, s'étaient soudain levés. Ils suivaient des yeux les divers mouvements de la voilure. Ils avaient dû être envoyés pour prêter main-forte en cas de manœuvre délicate, mais voyant que celle-ci s'exécutait finalement sans encombre, ils n'intervinrent pas. Un peu plus tard, ils se rassirent en hochant la tête d'un air entendu. L'un d'eux battit son briquet, alluma une lanterne et se mit à fredonner. Un autre prit une carotte de tabac dans sa ceinture et la mâcha.

– Je crois que nos gars ne sont pas trop mauvais marins, dit Mme Manigault qui avait suivi leur mimique. Ceux-là ont l'air de leur accorder leur brevet. N'empêche, je regrette que vos prisonniers n'aient pas eu la bonne idée de s'égailler dans les haubans, Carrère, car j'aurais été bien curieuse de vous voir les rattraper, vous qui savez si bien discuter d'une manœuvre sans y avoir jamais mis la main.

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