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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Dumping, à propos, qu’est-ce ? Un mot anglais, d’accord, mais d’origine scandinave, signifiant « tomber », et « faire tomber ». To dump, « déverser, jeter » : le dump est une décharge publique, un dépotoir. En outre, dans la langue populaire, on s’en excuse, to dump correspond à notre chier. Ainsi, appeler dumping une pratique économique, ce n’était pas neutre, c’était même insultant. En français, dumping a perdu cet aspect répugnant, et c’est dommage, car le dumping social, dont il est question pour l’Europe, est une vraie saloperie. En effet, ce qu’on met à la poubelle, à la décharge, ce ne sont plus des marchandises ou des prix, ce sont les fameuses « ressources humaines », de vraies gens, comme vous et moi. À la poubelle, le dumping social, c’est écrit dans le mot. C’était la petite leçon d’anglais du matin.

23 mars 2005

Hagiographie

Au-delà du respect, et souvent de l’admiration à l’égard d’un homme exceptionnel, une cataracte médiatique a, hier et avant-hier, pratiquement interrompu toute autre nouvelle[90].

Les médias exprimaient, cependant, au bénéfice d’une communauté de croyances et d’une institution ancienne et mondiale, l’Église catholique et romaine, un espoir, un rêve partagé par l’humanité entière. Une série de mots incarnent ce rêve : on pense à saint, à sacré, venus du latin, et au modèle grec de sanctus, hagios, qui a donné hagiographie.

C’est à une gigantesque hagiographie qu’a donné lieu, après une agonie qui méritait ce nom (agôn signifie « lutte »), la mort du Pontifex Maximus de l’Église romaine. Le grec biblique hagios utilise un mot existant pour traduire l’hébreu qadosh et il est rendu en latin par sanctus, lui-même dérivé d’un verbe signifiant « rendre inviolable, reconnaître pour sacré ». Sanctus, apparenté à sacer, « sacré », hagios et son modèle hébreu traduisent l’idée d’un domaine surhumain, réservé, à la fois dangereux et protecteur.

Est « sacré » ce qui est ainsi par nature, ou, pour le sceptique, ce qui est cru tel ; est « saint » ce qui rejoint ce domaine par des rites. Le cardinal polonais Wojtywa (je sais, ça s’écrit Wojty-ła, avec un l barré) est ainsi devenu saint, hagios, en étant élu par un conclave chef de l’Église romaine, qui se veut catholique, en grec « universelle ». Sur ce plan, qui est celui du religieux et du sacré, il relève bien de l’hagiographie. Or, il se trouve que, sur le plan humain, que l’on croit ou non au dogme, Jean-Paul était proche de l’idée qu’on se fait laïquement d’un saint : humain, généreux, courageux, sincère, à l’écoute de l’autre, des jeunes et même des croyants d’autres religions (les athées, ça passait moins bien). Étant l’expression du sacré dans l’homme, la sainteté ne tolère ni la contradiction ni la nuance ; elle cherche à représenter l’absolu là où il ne peut se trouver : dans l’être humain. Hagios, sanctus, qadosh, c’est la fonction rituelle. Dans le catholicisme, c’est encore un rite, la canonisation, qui confère ce caractère à un être humain. Cependant, dans une canonisation, on entend les arguments qui peuvent s’opposer à cette accession : cela s’appelle l’« avocat du diable ». Il faut admettre que dans nos médias, la voix de l’avocat du diable était hier des plus fluettes. Il me semble que, ce matin sur France Inter, la chanson médiatique était plus riche et plus contrastée. Et notre invité Régis Debray dit des choses si intelligentes que je me demande s’il n’est pas, plus que son avocat, le diable lui-même…

4 avril 2005

Décollage

Donc, le gros bébé volant d’Airbus a décollé, hier, à Blagnac, puis il a volé avant d’atterrir, ce qui semble normal et évident pour cet objet fabriqué que nous appelons avion, mais ce qui est techniquement admirable.

Vous avez remarqué la variété de ce vocabulaire aérien (du latin aer, « l’air ») : décoller, composé de colle, voler, « se déplacer dans les airs », un mot d’oiseau, avis en latin, d’où avion, et enfin non pas recoller, qui serait logique, mais atterrir, « rejoindre la terre ». On ne dit pas déterrir, ni dessoler, pour « quitter le sol », mais s’envoler, où l’on retrouve le vol des oiseaux. Tiens, voler, autre curiosité du langage : la chasse aux faucons, la fauconnerie, disait « le faucon vole sa proie », d’où, pour le verbe voler, le sens de dérober, qui ne veut pas dire seulement « piquer une robe »…

Je pourrais continuer longtemps : presque tout, dans notre parler, est incongru, illogique, inattendu. Décoller était, très normalement, un verbe technique, correspondant à coller, recoller, encoller, tous évoquant la colle, mot venu du grec kolla, terme indo-européen désignant une gomme, une colle végétale. Peut-être parce que les premiers aéroplanes étaient faits de bois et de toile assemblés à grands coups de colle et de clous, le verbe décoller, qui exprimait depuis plus de six cents ans la séparation de deux parties collées ensemble, fut employé par les courageux et obstinés aviateurs du début du XXe siècle à propos d’un aéroplane qui parvenait à quitter durablement le sol. Expression familière et imagée d’aviateur, qui incite à d’autres métaphores : « Comme un aviateur qui a jusque-là péniblement roulé à terre, “décollant” brusquement, je m’élevais lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir. » Voilà ce qu’écrivait superbement Marcel Proust. Aujourd’hui, personne ne rapproche le décollage, qui correspond au figuré au démarrage — ce sont les bateaux qu’on amarre et qu’on démarre —, du décollement (déplaisant comportement pour une rétine).

Décoller et décollage, d’abord plaisanteries, ont pris du galon : en « s’envoyant en l’air », comme l’écrivent nos spirituels titreurs de journaux, l’avion d’Airbus évoque un décollage économique européen, c’est-à-dire un bon départ. Cependant, le lundi de Pentecôte travaillé[91], de même que le oui au référendum européen, ont du mal à décoller. Nous vivons dans la métaphore, et la colle, substance adhésive fort utile, avait donné l’exemple. Ne dit-on pas d’une personne ou d’une chose qui nous obsède que c’est un vrai pot de colle ? Le décollage exprime l’espoir face à ce qui est englué.

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90

À l’occasion de la mort du pape Jean-Paul II.

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91

Voir la chronique du 2 mai : Lundi de Pentecôte.

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