Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Certes la Parisienne d’aujourd’hui n’est plus tout à fait la Parisienne d’autrefois ; il y a décadence, mais non disparition. Est-ce la faute de la République ? C’est discutable. Il y a confusion, je crois, en ce sens que le gouvernement est toujours un résultat de la société, tandis que la femme est aussi un reflet de cette société. Le monde me semble donc être le vrai coupable.
Avez-vous lu le livre de MM. Edmond et Jules de Goncourt : La Femme au dix-huitième siècle ? C’est le plus admirable ouvrage que je connaisse où il soit traité de l’art d’être femme. J’y trouve ceci :
« Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l’air, affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde. »
Comme elle est vraie, cette parole du grand romancier ! La femme se forme et se modifie à l’image de la société où elle vit. A quelle époque, en France, a-t-elle atteint sa perfection ? C’est justement pendant ce XVIIIe siècle, le siècle féminin par excellence, dont nous parle si subtilement l’écrivain. C’est alors qu’apparurent dans Paris ces êtres adorables dont on croit encore respirer le passage, ces radieuses figures, étoiles d’amour dont l’éblouissement nous est resté. Elles se sont formées dans l’air parfumé de cette époque qui fit éclore toutes les élégances ; et elles étaient bien, ces femmes, les fruits de ce XVIIIe siècle où toutes les fines qualités de notre race ont atteint leur complet épanouissement, où la grâce semble née, où l’esprit semble inventé, où tous paraissent fous d’art et de raffinements infinis. C’est le siècle de Watteau et de Boucher, le siècle de Voltaire, le siècle aussi de Diderot, le siècle de l’incroyance, de la galanterie et de l’amour, le siècle qui grise, même de loin, le siècle français, le seul grand, le seul admirable siècle où notre pays reste sans rival, le siècle enchanteur et poudré !
Autres temps, autres femmes. Elles ont cette singulière et précieuse qualité d’être ce qu’elles doivent être dans le milieu où elles se trouvent. Douées d’un tact infiniment subtil, tout instinctif, d’une pénétration aiguë, vibrantes, impressionnables, faciles aux influences, avec des aptitudes surprenantes pour deviner, dominer, serpenter, ruser, séduire, les femmes prennent le ton d’une époque et ne le donnent pas. Elles sont cependant un peu dépaysées aujourd’hui dans ce monde d’hommes à peu près élevés, qui sentent le tabac, passent au fumoir après le dîner et au cercle après le fumoir, fréquentent la Bourse et non les salons, ne lisent rien de ce qui fait charmante la vie, ignorent l’art de jeter un compliment, de baiser une main, ne savent même plus préférer parfois la soubrette à la maîtresse, soupent entre mâles et payent l’amour !
Il n’y a plus de femmes, affirme-t-on. Disons plutôt :
« Il n’y a plus d’hommes pour qui les femmes désirent être séduisantes. »
Mais toutes ces qualités latentes qui, par notre faute, ne se développent plus dans l’air mondain des salons, n’existent pas moins, plus discrètes, cachées, profondes en bouton toujours prêt à s’ouvrir dès qu’un peu de soleil se montre chez cette femme française, la seule femme en qui soit le génie de sa race, car les autres savent aimer, savent se faire aimer ; la Française seule sait être exquise.
Elles ne sont plus, en notre pays, les reines triomphantes de la société, soit ! Mais est-on sûr qu’elles ne soient point toujours les maîtresses invisibles des événements ? Qui pourrait assurer que leurs petites mains délicates ont cessé de conduire la grosse charrette de la politique ? Elles ont, je le sais, un rival terrible : l’argent. Les poètes jadis rimaient pour elles. Ils riment aujourd’hui à tant le vers ! Cependant elles sont puissantes encore, puissantes toujours.
Entrons chez elles. Il est dans Paris des salons, des salons discrets souvent, des petits salons du quatrième où viennent aboutir bien des fils. Il est des femmes d’allure modeste, qui, par trois mots signés d’un petit nom, peuvent faire sauter des préfets, déplacer des généraux, agiter comme des fourmilières les vastes ministères pleins d’employés.
Il en est d’autres plus brillantes en qui demeure, quoi qu’on dise, toute la séduction légendaire de la Française. Il en est d’autres… Il en est d’autres encore.
Nous entrerons bientôt ensemble, si vous le voulez bien, dans quelques-uns de ces Salons parisiens.
Dans notre société démocratique, le mot « classe dirigeante » est devenu un terme de mépris. C’est un tort. C’est justement parce qu’ils ne sont nullement « classe dirigeante » que nos gouvernants font à l’envi de la politique de hannetons, se heurtent à Tunis, se heurtent à Berlin, se heurtent à l’Italie, pour revenir, à Paris, se heurter contre la démagogie. On ne peut être fort à l’escrime qu’en le pratiquant dès l’enfance. On ne peut savoir gouverner les autres que si l’on a été élevé avec cette idée constante qu’un jour on sera appelé à prendre le pouvoir. Alors on apprend, sans s’en douter, toutes les petites ficelles du métier, tous les moyens employés ; on devient enfin un homme pratique remarquable, sans être nullement un homme de génie. C’est grâce à cette éducation séculaire que les classes dirigeantes ont conservé si longtemps l’autorité en France, malgré les effroyables abus de leur administration ; c’est grâce à ce savoir héréditaire et subtil que la noblesse anglaise reste si puissante et que la monarchie subsiste en ce pays.
Qui n’a été frappé de ce phénomène que beaucoup de rois ont régné d’une façon suffisante, sans déshonneur, bien qu’ils fussent les plus médiocres des êtres ? C’est qu’ils avaient, dès le berceau, appris l’art de manier les peuples, et ils ne commettaient aucune de ces petites maladresses qui démonétisent un homme bien plus vite que les grosses sottises de la politique extérieure.
Un peu de cette science pratique ne nuirait point à nos grands hommes modernes, à nos meilleurs, à nos plus rusés ; et le voyage de M. Gambetta en Normandie vient d’en donner un exemple frappant.
Tout le monde a lu déjà le livre exquis d’Alphonse Daudet, Numa Roumestan, l’œuvre la plus personnelle peut-être du romancier, où coule, intarissable, son esprit si particulier, aigu, mordant et souriant. Il a mis en opposition constante, tout le long de cette œuvre remarquable, l’homme du Nord et l’homme du Midi : celui-ci abondant, éloquent, remuant les foules à son gré ; celui-là calme, froid, raisonneur et calculateur. M. Gambetta, s’il n’est pas absolument un Roumestan, est, du moins, un Méridional, un vrai.
Fort habile rhéteur, il a jusqu’ici triomphé, grâce à sa faconde entraînante ; car tous les hommes sont peut-être un peu du Midi, sauf les Normands, les Normands surtout de ce coin de terre dont Rouen est le centre. Paris, ville nerveuse, entraînable, changeante, enthousiaste, toujours ivre, est incontestablement sous le charme de la parole ardente de celui qui va, dit-on, nous gouverner. Paris est du Midi. Mais les industriels du pays de Caux, essentiellement pratiques, avec des chiffres au lieu de pensées, contempteurs de toute politique qui ne touche point aux affaires, ont échappé si absolument à l’éloquence méridionale de l’avocat Roumestan-Massabie qu’il n’a point su cacher sa mauvaise humeur et son impatience.
Tous les détails de ce voyage viennent de m’être racontés par un témoin, qui justement accompagna aussi le modeste roi Louis-Philippe dans une tournée à peu près semblable.
Il est intéressant de comparer les divers procédés politiques du prince et de l’éminent républicain dans leurs voyages.
M. Gambetta, homme sans doute supérieur à Louis-Philippe, mais privé de cette éducation gouvernementale sucée avec le lait, arrive, conquérant audacieux, et il parle, espérant, selon l’admirable expression de Michelet, gagner les foules « de par la seule vertu d’une gueule retentissante ». Il parle avec de grands mots, jetant des sentiments généreux, des généralités entraînantes : « Patrie, République, industrie, progrès, démocratie, etc. » Une assemblée de voyageurs de commerce l’eût porté en triomphe. Les Normands attendaient des chiffres, des choses précises, des termes techniques. Ils ont gardé une froideur glaciale. A Quillebeuf, l’aventure est devenue réjouissante. Entraîné par son improvisation, l’illustre avocat, célébrant la Seine canalisée, proclame que, grâce à ce progrès, les pilotes cesseront d’être nécessaires. Or, à Quillebeuf, tout le monde est pilote : c’est la patrie du pilotage. Autant dire aux administrateurs de la Compagnie du gaz que, grâce à la lumière électrique, le gaz sera bientôt inutile. Immédiatement, une députation s’avance. En tête marche un gaillard à poitrine épaisse, qui se dandine sur ses jambes. Il arrête sans façon l’orateur en lui annonçant qu’il est pilote, maître pilote ! Il montre ensuite l’armée qui le suit : tous pilotes ; et il proteste au nom du pilotage méconnu. Interdit d’abord, l’habile avocat se retrouve bientôt et s’écrie avec enthousiasme que le pilotage est le plus beau jour de sa vie. Mais le Normand n’est pas du Midi !
Quand Louis-Philippe vint à Rouen, il appela immédiatement auprès de lui tous les hommes spéciaux qui pouvaient lui donner les renseignements les plus précis sur toutes les industries qu’il allait parcourir. Alors, dans chaque visite, sans phrases, interrogeant toujours en souverain désireux de tout connaître, plein de circonspection et parlant sobrement, pour prouver qu’il savait déjà, il étonnait et ravissait ces Normands sérieux et pratiques, grâce à cette érudition spontanée qu’un compère lui soufflait dans le dos. Un exemple est frappant entre tous. Louis-Philippe apprend qu’à Rouen vit un savant de grand mérite, M. Pouchet, le père de M. Georges Pouchet, l’éminent professeur actuel du Muséum d’histoire naturelle. En deux heures, le roi connaissait les travaux, les ouvrages, les découvertes, les luttes scientifiques de cet homme, et, quand il entra dans le laboratoire du professeur, celui-ci put croire que, de sa vie, le souverain ne s’était jamais occupé que d’histoire naturelle et principalement des études spéciales de M. Pouchet. On raconte encore dans le pays ce voyage royal. Celui-là savait séduire sans charlatanisme, bien qu’il fût incontestablement fort médiocre. Il connaissait son métier de roi.
L’autre jour, quand le grand orateur républicain quitta la Normandie, comprenant son insuccès, il ne put retenir, dit-on, cette parole : « Je suis un homme politique, moi ; je n’entends rien à toutes les questions spéciales. » N’aurait-il pas dû faire en sorte de les connaître, au moins cinq minutes ?
C’est qu’il n’est pas facile, ce métier d’enjôleur, d’entraîneur de peuples. Il faut saisir avec un tact infini les courants d’idées qui vous entourent, trouver le mot juste, le compliment nécessaire, ne blesser personne, rallier les mécontents, séduire toujours. Ces dons si divers, un seul peut-être les eut de naissance et poussés jusqu’à la perfection. C’est Napoléon Ier (que le Destin pourtant nous préserve de ses semblables). Outre que, sans emphase, il savait toujours trouver la phrase infailliblement entraînante, il possédait encore l’art d’interroger de telle sorte, qu’il vidait un homme en quelques minutes, extrayant de lui tout ce qu’il voulait, tout ce que l’autre savait, par des questions brusques, inattendues, singulièrement précises, qui désarticulaient le mauvais vouloir et perçaient les résistances.
Il fallait, pour lui tenir tête, une force d’âme presque surhumaine. Il était bien rare que, devant lui, on ne perdit point toute présence d’esprit. Un Normand justement eut cette chance de ne se point troubler en lui parlant. L’anecdote est presque inconnue. C’était un préfet de Rouen, esprit indépendant, bien qu’accompli, audacieux et railleur. Appelé à Paris avec tous ses collègues pour présenter ses compliments au roi de Rome qui venait de naître, il s’approcha, son tour venu, du berceau où bavachait l’enfant auguste, et, s’inclinant jusqu’à terre, il prononça ces paroles, au milieu du silence respectueux de l’armée des fonctionnaires qui venaient d’exprimer leurs vœux à cette larve impériale : « Monseigneur, je n’ai qu’une chose à vous souhaiter : puissiez-vous être plus tard aussi sourd aux compliments intéressés de vos flatteurs que vous l’êtes aujourd’hui à l’hommage de mon profond respect. »
L’empereur, présent, ne dit rien, mais n’oublia pas. Quelque temps après, se trouvant à Rouen, il se mit soudain à cribler son fonctionnaire de ces questions directes, terribles, dont il avait le secret et auxquelles il fallait répondre. « Combien de gens mariés dans votre département ? » Le préfet, impassible, jeta un chiffre. « Quelle est la longueur totale de vos routes ? » Le préfet n’hésita point. « Combien passe-t-il d’eau par jour sous le pont de Rouen, monsieur le préfet ? » L’autre indiqua la quantité d’eau. Alors, de cette voix ironique qui valait presque un arrêt de mort, l’empereur demanda. « Puisque vous savez tout, monsieur, combien avez-vous d’oiseaux de passage ici ? »
Le fonctionnaire salua de tout son corps : « Un seul, Sire, un aigle ! »
Napoléon ne continua pas.
C’étaient là, je ne le nie point, jeux de prince et de courtisan. Mais Napoléon, certes, n’aurait point oublié qu’il y a des pilotes à Quillebeuf !