Le vicomte de Bragelonne Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome III». Краткое содержание книги:
Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion…
– Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d’œuvre.
– Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts pistoles à M. le surintendant.
– Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est en fonds aujourd’hui.
– Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit gaiement Fouquet.
– Précisément, répliqua La Fontaine.
– Vite, vite! cria l’assemblée.
– Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous avez eu grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche au-delà du but.
– Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût, vous m’approuverez tout le premier.
– Il s’agit de millions? dit Gourville.
– J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
Et il frappa sa poitrine.
– Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret.
– Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est la cervelle.
– Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n’êtes pas un procureur général, vous êtes un poète.
– C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y avait là de gens de lettres.
– Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes pas un homme de robe.
– Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet.
– On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce pas?
– Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens.
– Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie, vous laissez-vous aller à faire partie du Parlement?
– Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique?
– Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas à M. Fouquet.
– Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson, contrarié des rires de l’assemblée.
– Au contraire, c’est de la robe, dit Loret.
– Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il n’est pas de procureur général sans robe, nous déclarons, d’après M. de La Fontaine, que certainement la robe est un épouvantail.
– Fugiunt risus leporesque, dit Loret.
– Les ris et les grâces, fit un savant.
– Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que je traduis lepores.
– Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
– Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant M. Fouquet.»
Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part.
– Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué.
– Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
– Oh! oh! murmurèrent les poètes.
– Quo non ascendam? dit Conrart, me paraît impossible avec une robe de procureur.
– Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en pensez-vous, Gourville?
– Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je pense également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe.
– Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant court à la discussion par son opinion, qui devait nécessairement dominer toutes les autres.
– Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une fable indienne…
– Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
– La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui dit: «Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous êtes bien empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui vous donnera un million et demi de votre écaille.»
– Bon! fit le surintendant en riant.
– Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que par la moralité.
– La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit; il avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la dévora.
– Ô muthos déloï?… dit Conrart.
– Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
La Fontaine prit la moralité au sérieux.
– Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire.
– Qu’est-ce à dire?
– Eschyle le Chauve.
– Après?
– Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et lança sur ce crâne une tortue toute blottie dans sa carapace.
– Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une couleuvre généreuse comme celle de votre fable, Pélisson, et je lui donne ma carapace.
– Rara avis in terris! s’écria Conrart.
– Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine. Eh bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je l’ai trouvé.
– Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur? s’écria Fouquet.
– Oui, monsieur.
– Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit Pélisson.
– Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart.
– J’en suis témoin, fit Gourville.
– Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant Fouquet. Cet acquéreur, voyons, La Fontaine?
– Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme.
– Qui s’appelle?
– Vanel.
– Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de?…
– Précisément, son mari; oui, monsieur.
– Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur général?
– Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et faire absolument ce que vous avez fait.
– Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La Fontaine.
– C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément vers l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-Mandé.
– Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret.
– Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux.
– Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de l’Image-Saint Fiacre, et m’entretient de ses chagrins.