Monsieur Lecoq
- Автор: Габорио Эмиль
- Язык: французский
- Жанр: Классические детективы
Электронная книга - «Monsieur Lecoq». Краткое содержание книги:
– Monter sur un théâtre n’est pas un crime!
– Non, mais c’en est un que de tromper son père, c’en est un que de se draper d’une fausse vertu!… T’ai-je jamais refusé de l’argent? non. Mais plutôt que de m’en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs!
Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait son père.
– Vingt mille francs!… répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours… je n’ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse…
Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu’il ne fut pas maître d’un mouvement de stupeur.
Ce geste, Lacheneur le surprit, et c’est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu’il reprit:
– Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère du premier moment m’a arraché tant de propos ridicules!… Mais je me suis calmé et j’ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, je l’avoue, mais c’est son genre; au fond il est le meilleur des hommes…
– Vous l’avez donc revu?…
– Lui, non; mais j’ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder… Oh! il n’y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J’ai choisi ce que j’ai voulu, meubles, vêtements, linge… On m’apportera tout cela ici, et j’y serai comme un seigneur…
– Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci…
– Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me convient.
Au fait, pourquoi les Sairmeuse n’auraient-ils pas regretté l’odieux de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. d’Escorval.
– Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu’il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu’il les ferait renouveler tous les mois…
Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu’il s’était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d’une sinistre lueur l’esprit de M. d’Escorval.
– Grand Dieu!… pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!…
Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.
– Il est entendu, disait Lacheneur de l’air le plus satisfait, qu’on me donnera les dix mille francs que m’avait légués Mlle Armande. En outre, j’aurai à fixer le chiffre de l’indemnité qu’on reconnaît me devoir. Et ce n’est pas tout: on m’a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements… Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j’ai habité si longtemps… Toutes réflexions faites, j’ai refusé. Après avoir joui longtemps d’une fortune qui ne m’appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi…
– Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?…
– Pas le moins du monde… Je m’établis colporteur.
M. d’Escorval n’en pouvait croire ses oreilles.
– Colporteur?… répéta-t-il.
– Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin…
– Mais c’est insensé! s’écria M. d’Escorval, c’est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!…
– Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.
– Quoi!… Chanlouineau…
– Devient mon associé.
– Et ses terres, qui en prendra soin?
– Il aura des journaliers…
Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d’Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.
Mais le baron ne pouvait s’éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.
– Il faut que je vous parle!… dit-il brusquement.
M. Lacheneur se retourna.
– C’est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.
– Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd’hui, je reviendrai demain… après-demain… tous les jours, jusqu’à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu’il n’éviterait pas cet entretien; il eut le geste de l’homme qui se résigne, et, s’adressant à son fils et à Chanlouineau:
– Allez donc voir un moment de l’autre côté, si j’y suis… dit-il.
Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
– Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne… Je sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j’ai cruellement souffert… Mais mon refus n’en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n’est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas… croyez qu’ils sont graves…
– Nous ne sommes donc pas vos amis!…
– Vous!… monsieur, s’écria Lacheneur, avec l’accent de la plus vive affection, vous!… Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j’aie ici-bas!… Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu’à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué… et c’est pour cela même que je vous réponds; non, non, jamais!…
Il n’y avait plus à douter. M. d’Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser:
– Malheureux!… dit-il d’une voix sourde, que voulez-vous faire! quelle vengeance terrible rêvez-vous!…
– Je vous jure…
– Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine… vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.
– Moi!…
– Oui, vous… et si vous semblez oublier, c’est afin qu’ils oublient, eux aussi… Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer… Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux… pourquoi?… Parce que vous êtes sûr qu’ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement…