Angélique se révolte Part 2
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #10
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique se révolte Part 2». Краткое содержание книги:
Le pasteur Tavenaz continua longtemps sur ce ton. Il évoqua le synode national qui devait se réunir à Montélimar l'année suivante et au cours duquel un mémoire serait rédigé sur les tracasseries administratives et autres dont les huguenots français étaient victimes, mémoire qui serait remis au Roi en main propre. Il termina par un dernier appel à la confiance et au calme, prenant exemple de son propre cas et de celui du pasteur Beaucaire.
La vieille duchesse de Rohan avait marqué à plusieurs reprises son impatience pendant ce long discours. Elle hochait la tête, frappait le sol de sa canne. Ces conseils bourgeois ne devaient pas lui plaire. Mais elle dut songer qu'elle était trop vieille pour jouer aux frondeuses et se tut avec un profond soupir.
Un murmure d'approbation s'élevait de l'assistance. Il n'y eut qu'un homme pour se dresser, un paysan à la frange basse, son chapeau plaqué à deux mains sur sa chemise blanche.
– Moi, dit-il, je suis du pays de Jarans dans la Gâtine. Les dragons du Roi sont venus dans notre hameau. Ils ont mis le feu à notre temple. Et puis ils m'ont pris mes jambons, mes pains, mes deux vaches, mon âne et ma femme. Alors, des fois, je pense que si je pouvais prendre une hache et les tuer tous, ça me soulagerait ben !...
Quelques rires, vite étouffés, avaient fusé à l'énumération qu'avait donnée le pauvre homme de la perte de ses biens.
Le paysan sinistré regardait autour de lui. Son regard cherchait à comprendre.
– Ma femme, ils l'ont traînée par les cheveux sur le chemin... Ce qu'ils lui ont fait, je n'suis pas près de l'oublier... Après, ils l'ont jetée dans le puits...
La voix se perdit dans les premiers déferlements d'un psaume qui s'élevait, repris en chœur, par des milliers de voix.
Le pasteur Rochefort avait pris la parole. Il rappelait aux fidèles le récit de l'Exode et comment les Juifs se voyant poursuivis par les Égyptiens avaient supplié Moïse : « Laisse-nous servir les Égyptiens plutôt que de périr au désert... » Mais l'Éternel avait manifesté sa puissance en noyant les armées du Pharaon et les Juifs avaient finalement atteint la terre de Canaan. Plus tôt l'auraient-ils atteinte s'ils n'avaient pas douté de la bonté de l'Éternel qui ne les entraînait vers le désert que pour les arracher à un esclavage infamant où ils risquaient d'oublier la Foi de leurs pères.
Le pasteur Rochefort entama vaillamment ce chant de Moïse :
Je chanterai à l'Éternel, car il a fait éclater sa gloire
Il a précipité dans la mer le cheval et son cavalier
L'Éternel est ma force et le sujet de ma louange
C'est lui qui m'a sauvé...
Sa voix, légèrement cassée par l'âge, était encore forte. Mais il chantait presque seul. Les gens fatigués, transis, ne reprenaient que mollement le psaume que d'ailleurs ils semblaient mal connaître.
Décontenancé, le vieil homme s'arrêta, jeta un regard étonné sur l'assistance et reprit d'un ton pressant.
– N'avez-vous pas compris, mes frères, le sens de ce récit ? À vivre sous le boisseau, la chandelle s'éteint. À vivre en esclavage, les Juifs auraient fini par adorer les dieux égyptiens. Voici le danger qui nous guette tous. On vous a demandé tout à l'heure si vous vouliez prendre les armes pour vous défendre ou bien subir avec résignation les persécutions dont vous êtes l'objet. J'ai pris la parole pour vous proposer une troisième solution : partir ! Des pays neufs, immenses, vous offrent le refuge d'une terre vierge que vous pourriez faire prospérer pour la gloire du Seigneur, tout en vous épanouissant l'âme dans l'exercice respecté de votre religion...
Ses paroles se perdaient dans un brouhaha de fin de séance. Autour d'Angélique, des gens s'étaient mis à parler entre eux à mi-voix :
– Alors et votre affaire de garance en Languedoc ?...
– Si nous salions la marée, comme au Portugal, on vendrait le double de notre pêche, c'est sûr !... mais voilà, c'est interdit par la gabelle.
– Pour une grande assemblée comme celle-ci, tu aurais pu mettre tes beaux habits, Josias Merlut.
– Avec cette boue !...
Les suggestions du pasteur Rochefort n'intéressent apparemment personne.
Le son d'une crécelle, agitée par un jeune servant, ramena le silence. Le pasteur Tavenaz, jetant un regard à son collègue, qui signifiait « Je vous l'avais bien dit », reprit la parole.
L'assemblée ne pouvait s'achever sans qu'on eût procédé à un vote à main levée qui déterminerait nettement quelle devait être la ligne de conduite des Rochelais à l'avenir.
Quels étaient ceux qui désiraient la résistance armée ?
Personne ne bougea.
Quels étaient ceux qui désiraient partir ?
– Moi !... Moi !... crièrent une dizaine de gamins assis au premier rang.
– Moi, hurla Martial en se dressant près d'Angélique.
Les protestations indignées des parents couvrirent les voix juvéniles et l'avocat Carrère envoya une gifle à son fils le plus proche.
Le sieur Manigault se leva, déploya sa vigoureuse stature sur un fond d'océan grisâtre et étendit la main pour apaiser les remous.
– Monsieur le Pasteur, dit-il, en s'adressant avec un profond respect au vieux et célèbre voyageur, cela a été pour nous un grand honneur de vous entendre, mais ne vous étonnez pas qu'à La Rochelle l'idée de l'émigration ait peu d'adeptes...
Il posa la main sur son cœur.
– ... La Rochelle, nous l'avons là, dit-il avec force, c'est notre citadelle, la ville fondée par nos pères et pour laquelle ils sont morts. Aucun de nous ne peut l'abandonner.
– Vaut-il mieux abandonner votre foi ? s'écria le vieux pasteur d'une voix tremblante.
– Il n'en est pas question. La Rochelle appartient aux huguenots. Elle restera toujours aux huguenots. Son âme est née de la Réforme. On ne change pas l'âme d'une cité.
Il y eut des applaudissements. Manigault avait parlé un langage sain et qui allait droit au cœur des Rochelais.
– Que peut-on contre nous ? entendait-on murmurer. C'est nous qui possédons l'argent !
– C'est évident : tout s'effondrerait sans nous.
– Il paraît que M. Colbert a demandé des réformés pour lancer des manufactures.
Angélique demeurait pensive, le regard fixé sur le morceau d'océan gris, moucheté de blanc, que l’on apercevait entre les dunes.
À quelques pas d'elle le pasteur Rochefort, lui aussi, regardait la mer. Elle l'entendit murmurer :
– Ils ont des yeux et ils ne voient pas. Ils ont des oreilles et ils n'entendent pas...
Lui, que voyait-il, de son regard d'homme éclairé ? Dans ce troupeau qui s'éloignait, dénombrait-il déjà les martyrs, les renégats ?... Tous condamnés !...
La peur, qui un moment avait fait trêve, s'insinuait dans le cœur d'Angélique. « Il faut partir ». Le rivage n'était pas sûr. La marée continuerait à monter et l'atteindrait aussi un jour, avec Honorine. Seule, par lassitude, elle se serait peut-être laissé atteindre. Mais elle devait sauver Honorine. La sueur perla à son front à la seule pensée que les dragons du Roi pourraient un jour s'emparer d’Honorine, la torturer avec leurs gros rires, la jeter par la fenêtre, sur les piques.
Elle se mit à marcher, en toute hâte, pour retrouver sa fille.
La pluie tombait. Des flaques sur le chemin reflétaient le ciel blanchâtre. Un cavalier la dépassa et se retourna à demi sur sa selle. C'était maître Gabriel.
– Vous prendrai-je en croupe, dame Angélique ?