Le rosier de Madame Husson (1888)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #30
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le rosier de Madame Husson (1888)». Краткое содержание книги:
Un ami du narrateur, très imbu de l'histoire locale, raconte l'anecdote suivante : Mme Husson, modèle de vertu de Gisors, s'est mis en tête de promouvoir la chasteté dans sa ville en couronnant une rosière. Mais aucune fille ne résiste à l'enquête de mœurs, aussi Mme Husson se rabat-elle sur l'esprit simple du village, Isidore, qui est couronné « rosier ». Or celui-ci utilise sa récompense pour s'encanailler à Paris.
— Oh ! As-tu vu le gros poisson qui a sauté là-bas ?
Il répondit sans regarder, sans savoir :
— Oui, ma chérie.
Elle se fâcha.
— Non, tu ne l’as pas vu, puisque tu avais le dos tourné. Il sourit :
— Oui, c’est vrai. Il fait si bon que je ne pense à rien.
Elle se tut ; mais, au bout d’une minute, un besoin de parler la saisit, et elle demanda :
— Iras-tu demain à Paris ?
Il prononça :
— Je n’en sais rien.
Elle s’irritait de nouveau :
— Si tu crois que c’est amusant, ta promenade sans rien dire ! On parle, quand on n’est pas bête.
Il ne répondit pas. Alors, sentant bien, grâce à son instinct pervers de femme, qu’elle allait l’exaspérer, elle se mit à chanter cet air irritant dont on nous a tant fatigué les oreilles et l’esprit depuis deux ans :
Je regardais en l’air.
Il murmura :
— Je t’en prie, tais-toi.
Elle prononça, furieuse :
— Pourquoi veux-tu que je me taise ?
Il répondit :
— Tu nous gâtes le paysage.
Alors la scène arriva, la scène odieuse, imbécile, avec les reproches inattendus, les récriminations intempestives, puis les larmes. Tout y passa. Ils rentrèrent. Il l’avait laissée aller, sans répliquer, engourdi par cette soirée divine, et atterré par cet orage de sottises.
Trois mois plus tard, il se débattait éperdument dans ces liens invincibles et invisibles, dont une habitude pareille enlace notre vie. Elle le tenait, l’opprimait, le martyrisait. Ils se querellaient du matin au soir, s’injuriaient et se battaient.
À la fin, il voulut en finir, rompre à tout prix. Il vendit toutes ses toiles, emprunta de l’argent aux amis, réalisa vingt mille francs (il était encore peu connu) et il les laissa un matin sur la cheminée avec une lettre d’adieu.
Il vint se réfugier chez moi.
Vers trois heures de l’après-midi, on sonna. J’allai ouvrir. Une femme me sauta au visage, me bouscula, entra et pénétra dans mon atelier : c’était elle.
Il s’était levé en la voyant paraître.
Elle lui jeta aux pieds l’enveloppe contenant les billets de banque, avec un geste vraiment noble, et, d’une voix brève :
— Voici votre argent. Je n’en veux pas.
Elle était fort pâle, tremblante, prête assurément à toutes les folies. Quant à lui, je le voyais pâlir aussi, pâlir de colère et d’exaspération, prêt, peut-être, à toutes les violences. Il demanda :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Elle répondit :
— Je ne veux pas être traitée comme une fille. Vous m’avez implorée, vous m’avez prise. Je ne vous demandais rien. Gardez-moi !
Il frappa du pied :
— Non, c’est trop fort ! Si tu crois que tu vas…Je lui avais saisi le bras :
— Tais-toi, Jean. Laisse-moi faire. J’allai vers elle, et doucement, peu à peu, je lui parlai raison, je vidai le sac des arguments qu’on emploie en pareille circonstance. Elle m’écoutait, immobile, l’œil fixe, obstinée et muette. À la fin, ne sachant plus que dire, et voyant que la scène allait mal finir, je m’avisai d’un dernier moyen. Je prononçai :
— Il t’aime toujours, ma petite ; mais sa famille veut le marier, et tu comprends !… Elle eut un sursaut :
— Ah !… ah !… je comprends alors…
Et, se tournant vers lui :
— Tu vas… tu vas… te marier ?
Il répondit carrément :
— Oui.
Elle fit un pas :
— Si tu te maries, je me tue… tu entends.
Il prononça en haussant les épaules :
— Eh bien… tue-toi !
Elle articula deux ou trois fois, la gorge serrée par une angoisse effroyable :
— Tu dis ?… tu dis ?… tu dis ?… répète !
Il répéta :
— Eh bien, tue-toi, si cela te fait plaisir !
Elle reprit, toujours effrayante de pâleur :
— Il ne faudrait pas m’en défier. Je me jetterais par la fenêtre.
Il se mit à rire, s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit, et, saluant comme une personne qui fait des cérémonies pour ne point passer la première :
— Voici la route. Après vous !
Elle le regarda une seconde d’un œil fixe, terrible, affolé ; puis, prenant son élan comme pour sauter une haie dans les champs, elle passa devant moi, devant lui, franchit la balustrade et disparut…
Je n’oublierai jamais l’effet que me fit cette fenêtre ouverte, après l’avoir vu traverser par ce corps qui tombait ; elle me parut en une seconde grande comme le ciel et vide comme l’espace. Et je reculai instinctivement, n’osant pas regarder, comme si j’allais tomber moi-même.
Jean, éperdu, ne faisait pas un geste.
On rapporta la pauvre fille avec les deux jambes brisées. Elle ne marchera plus jamais.
Son amant, fou de remords et peut-être aussi touché de reconnaissance, l’a reprise et épousée.
Voilà, mon cher.
Le soir venait. La jeune femme, ayant froid, voulut partir ; et le domestique se remit à rouler vers le village la petite voiture d’invalide. Le peintre marchait à côté de sa femme, sans qu’ils eussent échangé un mot, depuis une heure.
La baronne
— Tu pourras voir là des bibelots intéressants, me dit mon ami Boisrené, viens avec moi.
Il m’emmena donc au premier étage d’une belle maison, dans une grande rue de Paris. Nous fûmes reçus par un homme fort bien, de manières parfaites, qui nous promena de pièce en pièce en nous montrant des objets rares dont il disait le prix avec négligence. Les grosses sommes, dix, vingt, trente, cinquante mille francs, sortaient de ses lèvres avec tant de grâce et de facilité qu’on ne pouvait douter que des millions ne fussent enfermés dans le coffre-fort de ce marchand homme du monde.
Je le connaissais de renom depuis longtemps. Fort adroit, fort souple, fort intelligent, il servait d’intermédiaire pour toutes sortes de transactions. En relations avec tous les amateurs les plus riches de Paris, et même de l’Europe et de l’Amérique, sachant leurs goûts, leurs préférences du moment, il les prévenait par un mot ou par une dépêche, s’ils habitaient une ville lointaine, dès qu’il connaissait un objet à vendre pouvant leur convenir.
Des hommes de la meilleure société avaient eu recours à lui aux heures d’embarras, soit pour trouver de l’argent de jeu, soit pour payer une dette, soit pour vendre un tableau, un bijou de famille, une tapisserie, voire même un cheval ou une propriété dans les jours de crise aiguë.
On prétendait qu’il ne refusait jamais ses services quand il prévoyait un espoir de gain.
Boisrené semblait intime avec ce curieux marchand. Ils avaient dû traiter ensemble plus d’une affaire. Moi je regardais l’homme avec beaucoup d’intérêt.
Il était grand, mince, chauve, fort élégant. Sa voix douce, insinuante, avait un charme particulier, un charme tentateur qui donnait aux choses une valeur spéciale. Quand il tenait un bibelot en ses doigts, il le tournait, le retournait, le regardait avec tant d’adresse, de souplesse, d’élégance et de sympathie que l’objet paraissait aussitôt embelli, transformé par son toucher et par son regard. Et on l’estimait immédiatement beaucoup plus cher qu’avant d’avoir passé de la vitrine entre ses mains.