Le serment des limbes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226176738
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:
L’homme aux mots croisés. « On se reverra », lui avais-je dit dans la taverne bavaroise. C’était chose faite. À tous ses doigts, des bagues. Celles qui m’avaient envoyé des signaux sous le soleil.
Je remarquai, à son majeur gauche, une chevalière particulière.
D’un coup, tout se mit en place : c’était à ce doigt que j’avais vu le sigle de Cazeviel. Le fer de forçat relié à une chaîne, barré d’une tige horizontale. Je m’approchai et observai la bague. Exactement le même symbole, en reliefs d’or.
Je relevai la manche droite du cadavre, à titre de vérification — le bras portait un bandage. Je l’arrachai : la plaie était nette, longitudinale, d’environ dix centimètres. C’était bien l’obèse qui s’était pris le couteau de Cazeviel, dans la cohue des musées du Vatican.
Je venais de régler la deuxième partie de mon problème.
Celui qui avait commencé dans le col du Simplon.
75
PAYSAGE BRÛLÉ par l’hiver. Arbres nus, calcinés. Champs de terre noire, retournés comme des tombes. Ciel blanc, irradiant une lumière aiguë, radioactive.
Sur cette toile de fond sinistre, je me reculai et contemplai l’arbre au sommet du coteau, qui se dressait en toute solitude. Prisonnier de la terre, tendu vers le ciel, pétrifié de froid. Je songeai à ma propre situation. Un mort au sol, la vérité au-dessus, et moi entre les deux.
Depuis un moment déjà, je ne menais plus l’enquête.
C’était elle qui m’emmenait droit en enfer.
Je décidai de prier. Pour Moraz, sans doute lié au secret des Sans-Lumière et à l’affaire de Manon Simonis, et pour Bucholz, victime innocente dont la malédiction, jusqu’au bout, s’était appelée Agostina Gedda.
Puis je descendis la pente, d’un pas mal assuré. Le désert qui m’entourait n’avait qu’un seul avantage : pas un témoin en vue. Je rentrai chez Bucholz et attrapai mon imperméable resté dans le vestibule. Malgré moi, je lançai un coup d’œil dans la pièce ravagée, où s’étendait le cadavre du médecin. Je reconstituai, mentalement, mes déplacements dans la maison afin de vérifier que je n’avais pas laissé la moindre empreinte.
Je refermai la porte d’entrée, la main dans ma manche.
Je plaçai vingt kilomètres entre moi et le lieu du massacre, puis m’arrêtai dans un sous-bois. Là, j’attrapai une chemise propre dans mon sac et me changeai. Mon épaule m’élançait mais la blessure était superficielle. J’entassai la chemise, la cravate et la veste collées d’hémoglobine avec le couteau brisé que j’avais récupéré, puis j’allumai le tout. Le feu prit avec difficulté. Je grillai une Camel au passage. Lorsqu’il ne resta plus que quelques cendres et l’os du couteau, je creusai un trou et enterrai les vestiges de mon crime.
Je revins à la voiture et regardai l’heure : 17 heures. Je décidai de trouver un hôtel à Pau. Du sommeil et de l’oubli : mon seul horizon à court terme.
Je fonçai vers Lourdes puis me dirigeai vers le nord, par la D 940, pour emprunter l’autoroute — la Pyrénéenne. En chemin, j’appelai les gendarmes d’une cabine téléphonique, histoire de tenir leur nécro à jour.
Au volant de ma voiture, je murmurai une nouvelle prière. Pour moi cette fois. Le Miserere, psaume 51 de David. Ma tête fracassée était trouée comme une éponge et je ne parvenais pas à me souvenir du texte complet. Bientôt, l’enquête, avec ses morts, ses questions, ses béances, revint m’agripper l’esprit. Je songeai à Stéphane Sarrazin. Je n’avais pas eu de contact avec lui depuis Catane, et il m’avait laissé trois messages la veille.
J’aurais dû l’appeler dès la découverte de l’identité de Cazeviel. N’était-il pas le mieux placé pour exhumer le passé du tueur ? Avec Moraz dans la danse, le gendarme avait du pain sur la planche. Je composai son numéro. Répondeur. Je ne laissai pas de message, mû par un réflexe de prudence, et revins à mes propres cogitations.
L’autoroute filait toujours. Je décidai, encore une fois, de faire le point sur mes trois dossiers criminels et de les comparer. Mai 1999.
Raïmo Rihiimäki tue son père selon la méthode dite des « insectes ».
Une vengeance à chaud, inspirée par le diable. Avril 2000.
Agostina Gedda tue son époux, Salvatore, selon la même méthode.
Une vengeance à froid, inspirée elle aussi par le démon. Juin 2002.
Sylvie Simonis est sacrifiée selon le même rituel.
Encore une vengeance.
Celle du meurtre d’une petite fille possédée, quatorze ans plus tôt.
Seul problème : l’enfant est morte et enterrée depuis quatorze ans.
Elle ne peut avoir commis le crime.
Qui était le Sans-Lumière de l’affaire Simonis ?
Qui était le tueur qui revenait des Limbes, inspiré par Satan ?
Je pilai en pleine autoroute et braquai vers la voie d’urgence. J’éteignis le moteur et secouai la tête malgré moi. La réponse était évidente mais c’était tellement fou, tellement démesuré, que je n’avais jamais risqué une telle hypothèse.
Maintenant, une petite voix me soufflait d’essayer, juste pour voir.
À Sartuis, il y avait une chose que je n’avais jamais vue et qui aurait dû me frapper, par son absence même.
À aucun moment, je n’avais lu ou tenu une preuve tangible de la mort de Manon Simonis. Black-out des magistrats, discrétion des enquêteurs, ignorance des journalistes. Dans tous les cas, je n’avais jamais vu la couleur d’un certificat de décès ou d’un rapport d’autopsie.
Et si Manon Simonis n’était pas morte ?
J’enclenchai la première et laissai de la gomme sur le gravier. Dix kilomètres plus loin, je trouvai la bretelle de sortie de Pau. Je réglai le péage et fis demi-tour, dans un hurlement de pneus.
Direction Toulouse.
Première étape de ma traversée latérale de la France.
Une course nocturne pour rejoindre Sartuis.
76
À MINUIT, j’étais à Lyon. À 2 heures, à Besançon. À 3 heures, je retrouvais Sartuis, la ville aux horloges arrêtées. Depuis que j’approchais des vallées du Jura, l’averse crépitait sur ma route. Maintenant, elle ruisselait sur les toits, gonflait les gouttières, formait des torrents le long des trottoirs. L’artère principale semblait pencher, basculer dans le vide de la nuit à la manière d’une cuve.
Je trouvai la place centrale — et avec elle, la mairie. Bâtiment moderne sans âme ni passé qui s’enfonçait dans la boue de l’orage.
Je fis le tour à pied, emportant feuilles mortes et gerbes d’eau dans mon sillage, et repérai le pavillon du gardien.
Je frappai à la fenêtre grillagée. Les aboiements d’un chien retentirent. Je frappai encore. Au bout de deux longues minutes, la porte s’entrouvrit. Un homme me jeta un regard ébahi. Je criai dans le vacarme de la pluie :
— Vous êtes le concierge de la mairie ?
L’homme ne répondit pas.
— Vous êtes le gardien, oui ou non ?
Le chien ne cessait pas d’aboyer. Je me félicitai que le gaillard n’ait pas ouvert complètement sa porte.