Le serment des limbes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226176738
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:
Il se redressa, brutalement :
— Pas du tout. Ce n’est pas cette puissance-là qui a sauvé la petite.
— Il en existerait une autre encore ?
Un sourire réchauffa son visage d’illuminé :
— Une version corrompue. Une force négative. Le mal. Agostina Gedda a été sauvée par le diable. (Il brandit un index menaçant.) Et attention : je l’ai toujours su ! Je n’ai pas attendu qu’elle zigouille son mari pour reconnaître sa nature maléfique.
Je n’ajoutai rien. Il suffisait d’attendre la suite. Bucholz se lissa le front :
— Sa visite à Lourdes n’avait pas donné de résultat. C’était évident.
Lorsqu’il y a guérison, elle est spontanée. Ou dans les jours qui succèdent à l’immersion. Chez Agostina, rien ne s’est passé. La gangrène a continué sa progression.
— Vous avez suivi le cas ?
— Je m’étais attaché à la petite. Avant le passage dans les piscines, l’auscultation au Bureau médical est obligatoire. Cette enfant de onze ans, dans son siège roulant, qui pourrissait à vue d’œil : cela m’a bouleversé. Le mois suivant, en juillet, j’ai moi-même effectué le voyage pour vérifier le diagnostic. Il n’y avait plus d’espoir.
— Agostina a pourtant guéri, quelques semaines plus tard.
— Le diable a agi quand la petite a sombré dans le coma.
— Comment le savez-vous ?
Nouveau silence, nouveau geste sur le front.
— Depuis le départ, j’avais des soupçons.
— Quels soupçons ?
Il souffla, comme s’il devait s’atteler à une explication très complexe.
— Je vous le répète : j’ai dirigé le BCM pendant vingt-cinq ans. Je connais les rouages de la ville, les réseaux qui y mènent. Les associations qui organisent les pèlerinages. Certaines d’entre elles ont mauvaise réputation.
Je songeais à l’unital6. Je suggérai ce nom. Bucholz acquiesça :
— Il y avait des rumeurs. On murmurait qu’au sein de cette organisation, on consolait parfois les espoirs déçus d’une drôle de manière... Passé un certain seuil de désespoir, l’homme est prêt à tout entendre. À tout essayer.
— Comme faire appel au diable ?
— Des éléments pourris, absolument pourris, de l’unital6 profitaient de certaines détresses pour proposer ce recours. Des messes noires, des invocations, je ne sais quoi au juste...
L’avertissement du prêtre famélique : « Dans les ténèbres, il y a plusieurs fronts. » Pour l’heure, j’en comptais trois. Les Sans-Lumière et leurs meurtres sous influence. Mes tueurs qui semblaient protéger la porte des Limbes. Et maintenant ces escrocs de l’au-delà, marchands de miracles au noir...
— Vous pensez que les parents d’Agostina se sont laissé convaincre ?
— La mère, pas le père. Il ne croyait à rien. Elle, croyait à tout.
— Elle a payé pour une messe noire ?
— J’en suis sûr.
— Et l’appel a été cette fois entendu ?
Il ouvrit ses mains puis les referma, comme un rideau de théâtre.
— On peut imaginer, face à l’esprit d’amour, une antiforce, comme il existe une antimatière dans l’univers. C’est cette puissance à rebours qui a agi chez Agostina. Une superstructure de haine, de vice, de violence, a fait régresser sa maladie et l’a sauvée. On peut appeler ça le « diable ». On peut lui donner n’importe quel nom. L’ange déchu, mauvais, qui hante notre civilisation chrétienne, n’est que le symbole de cette énergie viciée.
— Quand Agostina s’est réveillée du coma, rien n’indiquait chez elle la possession.
— C’est vrai. Mais je savais que Lourdes et Notre Seigneur n’y étaient pour rien. Je flairais le complot. Je me méfiais de la personnalité de la mère, ignorante, superstitieuse. Il y avait aussi l’unital6, qui sentait le soufre...
— Vous avez interrogé l’enfant ?
— Non. Mais j’ai vu grandir Agostina. J’ai vu le serpent s’épanouir.
— De quelle façon ?
— Des détails de comportement. Des mots. Des regards. Agostina avait l’air d’un ange. Elle priait. Elle escortait les malades, à Lourdes. Tout cela était faux. Un rideau de fumée. Le diable était en elle. Il se développait comme un cancer.
Le docteur Bucholz me faisait surtout l’effet d’un sacré cinglé.
— Avez-vous déjà entendu parler des Sans-Lumière ?
Il laissa éclater un rire grave :
— Le secret le mieux gardé du Vatican !
— Mais vous en avez entendu parler.
— Vingt-cinq ans de Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Je suis une vieille sentinelle. Les Sans-Lumière, le Serment des Limbes...
— Vous pensez qu’Agostina a conclu un pacte avec le démon ?
Il ouvrit de nouveau ses mains.
— Vous devez comprendre un principe de base. Le diable attend le dernier moment pour apparaître à ses victimes. Il attend la mort. À cet instant seulement, il les repêche. Tout se passe dans les limbes, quand la vie n’est plus là mais que la mort n’a pas encore rempli son office. Or, plus le sujet reste longtemps entre ces deux rives, plus son échange avec le diable est profond, intense. Dans le cas des NDE positives, c’est le même principe. Plus l’expérience est longue, plus les souvenirs sont précis. Et plus la vie, ensuite, s’en trouve bouleversée.
— Agostina a connu une mort clinique ?
— Oui. La dernière nuit, elle est passée de vie à trépas.
— Comment le savez-vous ?
— Sa mère m’a appelé.
— Vous, à mille kilomètres ?
— Elle avait confiance en moi. J’étais le seul médecin qui était venu les voir chez eux, à Paterno. Écoutez-moi. (Il joignit ses paumes.) Agostina meurt. D’après mes informations, son cœur a dû s’arrêter de battre durant trente minutes au moins. Ce qui est exceptionnel. Le diable l’a marquée à cet instant. En profondeur.
— Mais elle ne vous en a jamais parlé.
— Jamais.
J’étais venu pour faire la lumière sur le miracle maléfique d’Agostina. J’étais servi. Le bonhomme, à sa façon, suivait une logique implacable. Je demandai :
— Vous avez parlé de vos analyses à quelqu’un ?
— À tout le monde. La résurrection d’Agostina n’est pas un miracle. C’est un scandale, au sens étymologique du terme. Du grec skandalon : un obstacle. Une abomination. Agostina, à elle seule, est une entrave à l’amour. La preuve physique de l’existence du diable ! Je l’ai dit à qui voulait m’entendre. D’où ma retraite anticipée. Même chez les chrétiens, toute vérité n’est pas bonne à dire.
Son raisonnement était irréprochable, mais Bucholz était surtout un original qui avait fini par se convaincre de ses hypothèses. M’observant du coin de l’œil, il parut flairer mon scepticisme. Il ajouta :
— Je connais un autre cas. Une petite fille, restée plus longtemps encore au fond des limbes.
Je retins mon souffle.
— Une histoire terrifiante, continua-t-il. La petite est restée plus d’une heure sans le moindre signe de vie !
Je sortis mon carnet :
— Son nom ?
Pierre Bucholz ouvrit la bouche mais se tut. On venait de cogner à la vitre.
Il resta immobile durant une seconde puis s’effondra sur la table basse.
Le dos baigné de sang.
Je lançai un regard vers la porte-fenêtre. Une marque d’éclat, en forme de cible. Je me jetai à terre. Un nouveau « plop » claqua. Le crâne du chien explosa. Sa cervelle gicla sur le canapé. Au même instant, le corps de Bucholz s’affaissa au sol, entraînant la collection de chopes de Fatima posées sur la table basse.