Le vicomte de Bragelonne Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:
– Savez-vous où il est? continua-t-elle.
– Hélas! oui madame.
– Et vous le retrouverez?
– Je le retrouverais les yeux fermés.
– Alors c’est à merveille; vous vous assiérez sur le banc où vous étiez, sur le banc où était La Vallière, et vous parlerez du même ton et dans le même sens; moi, je me cacherai dans le buisson, et, si l’on entend, je vous le dirai bien.
– Oui, madame.
– Il s’ensuit que, si vous avez effectivement parlé assez haut pour que le roi vous ait entendues, eh bien…
Athénaïs parut attendre avec anxiété la fin de la phrase commencée.
– Eh bien! dit Madame d’une voix étouffée sans doute par la rapidité de sa course, eh bien, je vous défendrai…
Et Madame doubla encore le pas.
Tout à coup elle s’arrêta.
– Il me vient une idée, dit-elle.
– Oh! une bonne idée, assurément, répondit Mlle de Tonnay-Charente.
– Montalais doit être aussi embarrassée que vous deux?
– Moins; car elle est moins compromise, ayant moins dit.
– N’importe, elle vous aidera bien par un petit mensonge.
– Oh! surtout si elle sait que Madame veut bien s’intéresser à moi.
– Bien! j’ai, je crois, trouvé ce qu’il nous faut, mon enfant.
– Quel bonheur!
– Vous direz que vous saviez parfaitement toutes trois la présence du roi derrière cet arbre, ou derrière ce buisson, je ne sais plus bien, ainsi que celle de M. de Saint-Aignan.
– Oui, madame.
– Car, vous ne vous le dissimulez pas, Athénaïs, Saint-Aignan prend avantage de quelques mots très flatteurs pour lui que vous auriez prononcés.
– Eh! madame, vous voyez bien qu’on entend, s’écria Athénaïs, puisque M. de Saint-Aignan a entendu.
Madame avait dit une légèreté, elle se mordit les lèvres.
– Oh! vous savez bien comme est Saint-Aignan! dit elle; la faveur du roi le rend fou, et il dit, il dit à tort et à travers; souvent même il invente. Là, d’ailleurs, n’est point la question. Le roi a-t-il entendu ou n’a-t-il pas entendu? Voilà le fait.
– Eh bien! oui, madame, il a entendu! fit Athénaïs désespérée.
– Alors, faites ce que je disais: soutenez hardiment que vous connaissiez toutes trois, entendez-vous, toutes trois, car, si l’on doute pour l’une, on doutera pour les autres; soutenez, dis-je, que vous connaissiez toutes trois la présence du roi et de M. de Saint-Aignan, et que vous avez voulu vous divertir aux dépens des écouteurs.
– Ah! madame, aux dépens du roi! jamais nous n’oserons dire cela!
– Mais, plaisanterie, plaisanterie pure; raillerie innocente et bien permise à des femmes que des hommes veulent surprendre. De cette façon tout s’explique. Ce que Montalais a dit de Malicorne, raillerie; ce que vous avez dit de M. de Saint-Aignan, raillerie; ce que La Vallière a pu dire…
– Et qu’elle voudrait bien rattraper.
– En êtes-vous sûre?
– Oh! oui, j’en réponds.
– Eh bien! raison de plus, raillerie que tout cela; M. de Malicorne n’aura point à se fâcher. M. de Saint-Aignan sera confondu, on rira de lui au lieu de rire de vous. Enfin, le roi sera puni de sa curiosité peu digne de son rang. Que l’on rie un peu du roi en cette circonstance, et je ne crois pas qu’il s’en plaigne.
– Ah! madame, vous êtes en vérité un ange de bonté et d’esprit.
– C’est mon intérêt.
– Comment cela?
– Vous me demandez comment c’est mon intérêt d’épargner à mes demoiselles d’honneur des quolibets, des désagréments, des calomnies peut-être! Hélas! vous le savez, mon enfant, la cour n’a pas d’indulgence pour ces sortes de peccadilles. Mais voilà déjà longtemps que nous marchons; ne sommes-nous donc point bientôt arrivées?
– Encore cinquante ou soixante pas. Tournons à gauche, madame, s’il vous plaît.
– Ainsi, vous êtes sûre de Montalais? dit Madame.
– Oh! oui.
– Elle fera tout ce que vous voudrez?
– Tout. Elle sera enchantée.
– Quant à La Vallière?… hasarda la princesse.
– Oh! pour elle ce sera plus difficile, madame; elle répugne à mentir.
– Cependant, lorsqu’elle y trouvera son intérêt…
– J’ai peur que cela ne change absolument rien à ses idées.
– Oui, oui, dit Madame, on m’avait déjà prévenue de cela; c’est une personne très précieuse, une de ces mijaurées qui mettent Dieu en avant pour se cacher derrière lui. Mais, si elle ne veut pas mentir, comme elle s’exposera aux railleries de toute la cour, comme elle aura provoqué le roi par un aveu aussi ridicule qu’indécent, Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallière trouvera bon que je la renvoie à ses pigeons, afin que là-bas, en Touraine, ou dans le Blaisois, je ne sais où, elle puisse tout à son aise faire du sentiment et de la bergerie.
Ces paroles furent dites avec une véhémence et même une dureté qui effrayèrent Mlle de Tonnay-Charente.
En conséquence, elle se promit, quant à elle, de mentir autant qu’il le faudrait.
Ce fut dans ces bonnes dispositions que Madame et sa compagne arrivèrent aux environs du chêne royal.
– Nous y voilà, dit Tonnay-Charente.
– Nous allons bien voir si l’on entend, répondit Madame.
– Chut! fit la jeune fille en retenant Madame avec une rapidité assez oublieuse de l’étiquette.
Madame s’arrêta.
– Voyez-vous que l’on entend, dit Athénaïs.
– Comment cela?
– Écoutez.
Madame retint son souffle, et l’on entendit, en effet, ces mots, prononcés par une voix suave et triste, flotter dans l’air:
– Oh! je te dis, vicomte, je te dis que je l’aime éperdument; je te dis que je l’aime à en mourir.
À cette voix, Madame tressaillit, et sous sa mante un rayon joyeux illumina son visage.
Elle arrêta sa compagne à son tour, et, d’un pas léger, la reconduisant à vingt pas en arrière, c’est-à-dire hors de la portée de la voix:
– Demeurez là, lui dit-elle, ma chère Athénaïs et que nul ne puisse nous surprendre. Je pense qu’il est question de vous dans cet entretien.
– De moi, madame?
– De vous, oui, ou plutôt de votre aventure. Je vais écouter; à deux, nous serions découvertes. Allez chercher Montalais et revenez m’attendre avec elle sur la lisière du bois.
Puis, comme Athénaïs hésitait:
– Allez! dit la princesse d’une voix qui n’admettait pas d’observations.
Elle rangea donc ses jupes bruyantes, et, par un sentier qui coupait le massif, elle regagna le parterre.
Quant à Madame, elle se blottit dans le buisson, adossée à un gigantesque châtaignier, dont une des tiges avait été coupée à la hauteur d’un siège.
Et là, pleine d’anxiété et de crainte: «Voyons, dit-elle, voyons, puisque l’on entend d’ici, écoutons ce que va dire de moi à M. de Bragelonne cet autre fou amoureux qu’on appelle le comte de Guiche.»