Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
Alors, pour la première fois, j’ai supposé que ce qui avait constitué le sel de ma vie — et, avant moi, de celle de mon père, de mon grand-père, de mon arrière-grand-père — allait perdre tout caractère sacré. Ces livres et ces disques n’étaient pas des objets extraordinaires mais des supports périmés. Mes précieuses archives ne constitueraient bientôt plus qu’un tas de papier numérisé : bon à bazarder. Le monde avait tellement changé en quelques décennies que mes neveux, équipés de leurs téléphones dernier cri, pourraient télécharger n’importe où, n’importe quand, les œuvres, les sensations, les informations, les trésors qu’il fallait, hier, une existence entière pour accumuler. Chaque homme seul devant son ordinateur accéderait à une connaissance infinie — comme l’avait prédit Jean- Marie Messier, pdg de Vivendi Universal, juste avant de faire faillite.
L’été commençait à reculer. Chaque soir, le soleil se couchait plus tôt sur la mer. Mes journées s’écoulaient entre le bureau et le piano, dans cette grande villa entourée de pins maritimes. À treize heures précises, je me rendais à la plage pour d’agréables conversations, avant de regagner la maison où parfois, la nuit, je traînais en écoutant Black Sunday de Cypress Hill. La rythmique sensuelle et les voix éraillées du rap californien me réconciliaient avec mon époque. Traînant encore sur le réseau, j’y glanais quelques vidéos de James Brown en train de danser qui me tiraient des larmes de joie.
D’un côté, j’aime cette vie qui me sourit ; je déambule agréablement de maison en château ; je donne l’exemple d’un être bien adapté, jouissant du meilleur de l’existence. D’un autre côté, j’adore m’emporter contre la marche du monde, m’indigner depuis mon fauteuil contre tant de changements fâcheux, déplorer l’enlaidissement des campagnes face aux paysages splendides où je séjourne… Je ne suis pas exactement un passéiste inconsolable ; mais, devant chaque nouveauté, je ne puis m’empêcher de mesurer aussi ce que nous perdons. La modernité m’enchante ; la fuite en avant me désole. J’apprécie les performances du train rapide, mais j’aime autant le vieil autorail dont on baissait les fenêtres pour pencher la tête au-dehors et se laisser fouetter par le vent parfumé. Et, surtout, je me demande pourquoi il serait plus important de regarder vers l’avenir que vers le passé, quand tout cela se vaut dans l’infinité du temps.
À chaque instant qui commence, je regrette donc l’instant qui s’en va comme s’il s’agissait d’un ami cher et d’un fragment de ma propre mort. Je voudrais rendre vie aux beautés évaporées, aux souvenirs à jamais perdus. Mon présent et mon avenir se nourrissent de vieux livres et d’images en noir et blanc. Je rêve de conjuguer le passé au présent et le présent au futur, pour oublier que, de tout cela, il ne restera rien.
4
Les conquêtes du Général
À ses moments perdus, Mustapha Zeggaï dévorait des albums illustrés retraçant l’épopée de la Résistance. À la médiathèque il empruntait des documentaires sur la guerre. Ce monde encore proche et déjà si lointain éveillait en lui des sentiments héroïques : quand le peuple de l’ombre combattait la tyrannie ; quand le chant des fusillés exaltait le courage et la fierté. Il imaginait ce temps où le charbon des cheminées noircissait les murs des villes, où les campagnes sous la neige accueillaient les citadins réfugiés. Dans ces images morcelées, l’Histoire se confondait avec la légende, la bataille d’Angleterre avec un film aérien, le débarquement avec Le Jour le plus long. Quant au marché noir, il ressemblait probablement à cette Traversée de Paris où Jean Gabin et Bourvil débarquaient, 45, rue Poliveau, chez le sordide « M. Jambier ». Envahissant les nuits de Mustapha, des avions ronronnaient au-dessus des villes ; des bicyclettes remplaçaient les voitures, faute de carburant ; des vedettes du music-hall chantaient dans les cabarets et se moquaient à demi-mot des officiers allemands qui applaudissaient, séduits par la fantaisie du Gross Paris. Même les méchants avaient l’air de monstres mythologiques : l’énorme Goering plein de morphine dans son costume blanc, Hitler esquissant un pas de danse avec Eva Braun devant les montagnes de Berchtesgaden, Himmler conduisant les forces de la mort dans son uniforme Hugo Boss.
Mais, lorsqu’il songeait à de Gaulle, l’infirmier éprouvait un sentiment différent, venu des profondeurs de l’enfance. Il revoyait son grand-père, ancien combattant de l’armée française, qui adulait l’homme de Londres. Plus tard, à l’école, il avait découvert les humiliations infligées aux Algériens par les Français ; il connaissait les massacres de Sétif, en 1945, et la froideur du Général en cette circonstance… Oui, de Gaulle était souvent froid, pragmatique. Mais n’avait-il pas, ainsi, rendu possible l’indépendance algérienne, malgré l’opposition de son propre camp ? Quant aux pouvoirs corrompus qui se succédaient dans son pays natal, ils n’avaient guère de leçons à donner à l’ancien colonisateur. Né de ces contradictions, Mustapha était finalement devenu français ; et lorsque cet homme était réapparu sur son téléviseur, c’était comme si son propre aïeul lui adressait un message de l’au-delà.
Au lendemain du mystérieux discours qui avait mis en émoi la France entière, M. Zeggaï se dirigea donc, en fin d’après-midi, vers le bureau de sa patronne, le docteur Marie-Chantal de la Forge. Il frappa timidement avant de pousser la porte et d’avancer vers cette femme au sourire involontairement hautain qui faisait bredouiller ses subalternes en cherchant à les mettre à l’aise. Cette fois, pourtant, Mustapha n’hésita pas. Se rappelant l’enthousiasme qu’elle avait manifesté le matin même, il s’exprima sans détour.
— Madame, j’ignore ce que c’est. Personne n’y comprend rien. Mais, l’espace de quelques secondes… Comment dire ? J’ai eu l’impression que de Gaulle parlait vraiment !
L’infirmier savait que la réapparition d’un personnage né en 1890 — donc âgé au bas mot de cent vingt ans, et d’ailleurs mort et enterré depuis 1970 — était invraisemblable. Il lui semblait pourtant que l’image de cet homme et les termes de son message portaient une vérité mystérieuse. Marie-Chantal répondit avec la même franchise :
— Ce discours m’a chavirée moi aussi, mon cher Mustapha. Depuis ce matin, je me répète qu’il s’agit d’un absurde trucage. Mais je suis émue par votre réaction.
— Que va-t-on faire, alors ?
À l’idée d’agir, la directrice se redressa. Dans son tailleur beige d’une élégance toute française, elle ressemblait aux patriotes des films de guerre et lança avec ferveur :
— Nous devons nous tenir prêts, Mustapha. Nous ne savons pas encore où ni comment, mais le Général… enfin, cet homme a promis une nouvelle intervention la semaine prochaine. Cela nous aidera à y voir plus clair.
— Et en attendant… ?
— En attendant, on sourit, on parle, on échange, on essaie de faire partager l’espoir d’une renaissance. On donne l’exemple du vrai gaullisme, quoi !
— Madame de la Forge, je n’ose vous demander… Ça me ferait plaisir que vous veniez prendre un verre à la maison, pour qu’on reparle de tout ça.
Il ajouta comme pour la convaincre :
— C’est tout près de la rocade sud, au rond-point du Flamant-Rose.
À cette expression rocade sud, Marie-Chantal parut intriguée, comme si M. Zeggaï parlait de la banlieue de Johannesburg. Ils n’appartenaient pas au même milieu ; mais son subalterne avait lancé spontanément l’invitation et tous deux semblaient vouloir croire que, sous la bannière de la résistance, de nouvelles rencontres étaient possibles. La doctoresse chuchota :