Château sauta plusieurs paragraphes.
« … La présente étude (DISPOSITIF ATLANTA) a pour but de mettre sur pied ce processus de défection. Il ne s’agit pour autant que d’un document à caractère théorique, tenant compte de la personnalité de Berg (V/Notice individuelle infra), ainsi que de ses directives, de son environnement et des possibilités d’action de nos services. L’application éventuelle du dispositif ne pourra être mise en œuvre qu’avec l’accord des plus hautes autorités du pays…
« Comme toute étude de ce type, elle comporte un certain nombre d’impasses, qui sont autant de risques extrêmement dangereux dans une éventuelle phase d’application sur le terrain… »
Château éteignit sa cigarette. La pendule marquait zéro heure dix-sept.
Il fit pivoter à peine son fauteuil, contempla les tours à travers la baie vitrée. Des risques extrêmement dangereux… La formule lui déplaisait, surprenante de la part de son rédacteur. Y avait-il des risques qui ne le fussent pas, dangereux ? ou si l’autre avait voulu souligner quelque chose, bien dans sa manière. Étude théorique… Château alluma une autre cigarette, ramassa avec négligence une photo de Berg. Fiché au grand banditisme, sa notice indiquait « SIGNALER LE PASSAGE — NE PAS INTERPELLER ». D’une photo à l’autre, il ne se ressemblait pas. Château considéra le cliché : il n’y manquait que le béret basque et les lunettes noires pour qu’il fût tout le monde. Berg n’était pas tout le monde. L’autre, l’inventeur du dispositif (étude théorique), le savait mieux que personne, puisqu’il l’avait formé dans les années soixante. Et Berg avait trahi…
Et Berg leur proposait à présent de trahir de nouveau.
En quelque sorte, de revenir au bercail, au sein de la mère patrie.
Château pivota, reclassa le dossier qu’il emporta au coffre.
Un dossier qui ne le concernait en rien et contre lequel il s’était élevé en réunion d’état-major. Trop d’impasses et de trous. Berg était un précipité instable, d’une fiabilité des plus douteuses. Château avait rédigé une note confidentielle en ce sens, et gardé une copie. Pour la première fois de sa carrière, les rares personnes à en avoir pris connaissance l’avaient remarqué, le commissaire divisionnaire Château avait pris la précaution de se couvrir. Son avis avait notablement contribué à l’enterrement du projet. Tout en quittant le bureau, Château se demanda de loin combien de fois un homme pouvait trahir avant de se renier lui-même…
Plus tard dans la nuit, il rencontra le commissaire Jankovic dans une boîte où ils avaient leurs habitudes. Ils sortirent presque aussitôt dans la nuit et Château se tut un bon moment. Jankovic respecta son silence.
Puis Château réfléchit :
— La surveillance sur Dieterich vous bouffe du personnel…
— C’est le moins qu’on puisse dire… Protéger cette crapule.
Ils firent encore plusieurs mètres, puis Château s’immobilisa, alluma une cigarette. Jankovic entrevit à peine ses yeux. Il resta les bras ballants, puis sortit à son tour un paquet de Gitanes. La protection avait été imposée d’en haut, et, en haut, on n’avait rien à foutre du personnel. Jankovic avait besoin de tout son monde pour traquer la vermine.
— Je vais faire une note demandant la levée de ce service, déclara Château. Vos types râlent contre les charges indues. Nous allons nous payer le luxe de leur donner satisfaction.
Jankovic alluma sa Gitane derrière les paumes.
Comme un vrai dur, jugea Château.
— Je suppose que vous savez ce que vous faites, maugréa Jankovic. Pour ce qui me concerne, pas de levée sans note de service.
— Vous l’aurez à la navette de ce matin.
Ils marchèrent jusqu’à la Renault 20 banalisée de Jankovic.
Au moment de monter, ce dernier remarqua :
— Votre note, ça fait un moment que vous auriez déjà dû la pondre !
Château jeta sa cigarette dans le caniveau. Il avait en tête la photo de Berg. Il ne jugea pas utile de relever. Sa montre indiquait trois heures, la pendule de bord trois heures sept. Il alluma une autre cigarette. Jankovic roulait beaucoup trop vite dans des rues trop droites et trop désertes.
Combien de fois un homme peut-il trahir avant de se renier lui-même ?
Chapitre I
La ville s’éveillait, peinte en bleu et en fraîcheur. Elle paraissait, bien entendu, inefficace et sans désirs et comparable à un morceau de continent sans mémoire voué à une lente et inexorable dérive. Une arroseuse municipale remontait la rue à une allure solennelle en rapport avec la gravité de ses fonctions, un triporteur la dépassa en pétaradant — il en restait donc. Dans la contre-allée, un homme courait, en jogging gris et Adidas. Taille moyenne, corpulence mince, cheveux châtains coupés court, visage carré. Yeux clairs. Nez droit. De temps à autre, il consultait la montre carrée qu’il portait à l’intérieur du poignet droit. Sa foulée était souple et régulière et laissait une impression de facilité. Telle quelle, elle trahissait d’étonnantes capacités d’accélération.