Le rouge et le noir
- Автор: Стендаль Фредерик
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le rouge et le noir». Краткое содержание книги:
À cette idée, Mathilde rit aux éclats. Sa mère et une femme de service furent éveillées; tout à coup on lui adressa la parole à travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en grondant la femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole à sa mère.
– Mais si elles ont l’idée d’ouvrir la fenêtre, elles voient l’échelle! lui dit Julien.
Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l’échelle et se laissa glisser plutôt qu’il ne descendit; en un moment il fut à terre.
Trois secondes après, l’échelle était sous l’allée de tilleuls, et l’honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva tout en sang et presque nu: il s’était blessé en se laissant glisser sans précaution.
L’excès du bonheur lui avait rendu toute l’énergie de son caractère: vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet instant, n’eût été qu’un plaisir de plus. Heureusement sa vertu militaire ne fut pas mise à l’épreuve: il coucha l’échelle à sa place ordinaire; il replaça la chaîne qui la retenait; il n’oublia point d’effacer l’empreinte que l’échelle avait laissée dans la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
Comme dans l’obscurité il promenait sa main sur la terre molle pour s’assurer que l’empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber quelque chose sur ses mains, c’était tout un côté des cheveux de Mathilde, qu’elle avait coupé et qu’elle lui jetait.
Elle était à sa fenêtre.
– Voilà ce que t’envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c’est le signe d’une obéissance éternelle. Je renonce à l’exercice de ma raison, sois mon maître.
Julien, vaincu, fut sur le point d’aller reprendre l’échelle et de remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.
Rentrer du jardin dans l’hôtel n’était pas chose facile. Il réussit à forcer la porte d’une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé d’enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans son trouble il avait laissé, dans la petite chambre qu’il venait d’abandonner si rapidement, jusqu’à la clef qui était dans la poche de son habit. Pourvu, pensa-t-il, qu’elle songe à cacher toute cette dépouille mortelle!
Enfin, la fatigue l’emporta sur le bonheur, et comme le soleil se levait, il tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand’peine à l’éveiller, il parut à la salle à manger. Bientôt après Mathilde y entra. L’orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l’amour qui éclatait dans les yeux de cette personne si belle et environnée de tant d’hommages; mais bientôt sa prudence eut lieu d’être effrayée.
Sous prétexte du peu de temps qu’elle avait eu pour soigner sa coiffure, Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon à ce que Julien pût apercevoir du premier coup d’œil toute l’étendue du sacrifice qu’elle avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si une aussi belle figure avait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux, d’un blond cendré, était coupé à un demi-pouce de la tête.
À déjeuner, toute la manière d’être de Mathilde répondit à cette première imprudence. On eût dit qu’elle prenait à tâche de faire savoir à tout le monde la folle passion qu’elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et la marquise étaient fort occupés d’une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n’était pas compris. Vers la fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l’appeler mon maître. Il rougit jusqu’au blanc des yeux.
Soit hasard ou fait exprès de la part de Mme de La Mole Mathilde ne fut pas un instant seul ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à Julien:
– Croirez-vous que ce soit un prétexte de ma part? Maman vient de décider qu’une de ses femmes s’établira la nuit dans mon appartement.
Cette journée passa comme un éclair. Julien était au comble du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé dans la bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait y paraître; il lui avait écrit une lettre infinie.
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s’était chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n’était plus question de l’appeler mon maître.
L’étonnement de Julien l’empêchait de respirer… Mathilde se reprochait presque tout ce qu’elle avait fait pour lui.
En y pensant mûrement, elle avait décidé que c’était un être, si ce n’est tout à fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour mériter toutes les étranges folies qu’elle avait osées pour lui. Au total, elle ne songeait guère à l’amour; ce jour-là, elle était lasse d’aimer.
Pour Julien, les mouvements de son cœur furent ceux d’un enfant de seize ans. Le doute affreux, l’étonnement, le désespoir l’occupèrent tour à tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d’une éternelle durée.
Dès qu’il put décemment se lever de table, il se précipita plutôt qu’il ne courut à l’écurie, sella lui-même son cheval, et partit au galop; il craignait de se déshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon cœur à force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu’ai-je fait, qu’ai-je dit pour mériter une telle disgrâce?
Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd’hui, pensa-t-il en rentrant à l’hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne vit plus, c’est son cadavre qui s’agite encore.
Chapitre XX. Le Vase du Japon
Son cœur ne comprend pas d’abord tout l’excès de son malheur; il est plus troublé qu’ému. Mais à mesure que la raison revient, il sent la profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie trouvent anéantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir qui le déchirent. Mais à quoi bon parler de douleur physique? Quelle douleur sentie par le corps seulement est comparable à celle-ci?
JEAN-PAUL.
On sonnait le dîner, Julien n’eut que le temps de s’habiller; il trouva au salon Mathilde, qui faisait des instances à son frère et à M. de Croisenois, pour les engager à ne pas aller passer la soirée à Suresnes, chez Mme la maréchale de Fervaques.
Il eût été difficile d’être plus séduisante et plus aimable pour eux. Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis. On eût dit que Mlle de La Mole avait repris, avec le culte de l’amitié fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fût charmant ce soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin; elle voulut que l’on ne s’éloignât pas de la bergère où Mme de La Mole était placée. Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.
Mathilde avait de l’humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait parfaitement ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.