Jason des quatre mers
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Jason des quatre mers». Краткое содержание книги:
Il s’était adressé au factionnaire, mais à peine le nom eut-il pris le vent qu’il y eut, autour de la voiture, un petit rassemblement de gens parlant tous à la fois : femmes en bonnet qui posaient leurs paniers pour faire de grands gestes, marins en chapeau de toile cirée, vieux pêcheurs en bonnets rouges si chevelus et si barbus que l’on ne voyait guère de leurs visages qu’un nez rouge et une pipe. Tous s’offraient à indiquer la route. Debout sur son siège, Gracchus tentait d’orchestrer le vacarme.
— Pas tous à la fois !... Par pitié !... C’est par là qu’il habite ? ajouta-t-il en constatant que tous les bras se tendaient dans la même direction.
Gracchus s’apprêtait à se rasseoir pour attendre que la révolution soit finie, quand deux hommes plus décidés que les autres saisirent les chevaux par la bride et conduisirent tranquillement l’attelage le long de la profonde rue creusée entre le rempart et les hautes maisons. La tête passée par la portière, Marianne regardait sans comprendre.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? On nous arrête ?
— Non, mademoiselle Marianne, on nous conduit ! J’ai comme une idée qu’ici M. Surcouf est une espèce de roi et que tous ces gens-là ne vivent que pour lui rendre service.
La promenade dura un petit moment. On passa devant deux autres portes puis, toujours suivant le rempart, on prit à droite et, finalement, le cortège s’arrêta en face d’une grande et sévère maison de granit gris dont le seuil blasonné, les hautes fenêtres et la porte ornée d’un dauphin de bronze avaient de la noblesse. Avec ensemble, l’escorte bénévole de Marianne déclara en chœur que « c’était là » et il ne resta plus à Gracchus qu’à distribuer quelques piécettes pour que les plus assoiffés de ses guides allassent boire un coup à la santé du baron Surcouf et de ses amis.
L’attroupement se dispersa joyeusement et les vieux marins prirent leur course vers le plus proche cabaret pour y boire une bolée de cidre chaud qui est bien, comme chacun le sait, la boisson la plus réconfortante quand souffle le noroît. Pendant ce temps, Gracchus allait soulever le dauphin de bronze et demandait gravement à un vieux valet qui ressemblait de façon frappante à un marin en retraite si son maître voulait bien recevoir Mlle d’Asselnat. Des nombreux noms que portait ou avait portés Marianne, c’était celui-là que le corsaire connaissait le mieux.
Le jeune cocher apprit que « M. Surcouf » était pour l’heure présente au bassin de radoub, mais qu’il ne tarderait guère et que « la demoiselle pouvait, si elle le voulait, attendre un brin dans son carré ». Langage qui confirma l’opinion de Marianne sur la profession initiale de ce vieux serviteur. Par ses soins, elle fut introduite dans un vestibule dallé de noir et blanc et lambrissé de vieux chêne qui ne montrait, pour tout mobilier, qu’une console antique supportant, entre deux chandeliers de bronze, la maquette, superbe, voiles déployées, d’une flûte armée en guerre, sabords ouverts, canons pointés. Deux fauteuils de chêne à dossier élevé montaient auprès une garde sévère.
La maison tout entière embaumait la cire fraîche et la visiteuse en conclut que la baronne devait être une fière ménagère. D’ailleurs, dans cette maison, tout reluisait de propreté et l’on eût, en vain, même avec des gants blancs, cherché un grain de poussière. C’en était impressionnant et même un peu réfrigérant.
Le « carré » de Surcouf, où on l’introduisit peu après, avait plus d’humanité, si le décor de bois sombre était semblable à celui du vestibule. Cela sentait l’homme d’action, la mer, l’aventure et le bouillonnement de la vie. Un joyeux désordre mélangeait, sur le bureau, les compas, les cartes, les papiers, les pipes et les plumes d’oie autour d’une lampe-bouillotte et d’une bougie verte dans le bougeoir de laquelle reposaient les pains de cire à cacheter. Posée à même le parquet miroitant, que réchauffaient par endroits des tapis barbares aux couleurs vives, une énorme mappemonde jouait à l’aise entre un équatorial et un méridien de cuivre. Aux murs, disposés en belles rosaces, des armes étranges et des pavillons, qui avaient visiblement subi le feu des canons, encadraient un grand portulan tandis qu’un peu partout, sur tous les meubles, sauf sur la bibliothèque ventrue de livres, des longues-vues tenaient compagnie à des boîtes de pistolets et à des instruments de marine.
Marianne eut à peine le temps de prendre place dans le fauteuil, aussi raide que ses frères du vestibule, que le vieil homme lui indiquait, qu’il y eut un bruit de bottes, un claquement de porte, et, aussitôt, la pièce parut s’emplir d’une grande bouffée d’air marin chargé d’iode et d’embruns, tandis que Surcouf pénétrait en trombe dans son domaine privé. Cette impression était tellement semblable à celle qu’éprouvait Marianne chaque fois qu’elle se trouvait en présence de Jason qu’elle sentit l’émotion lui tordre l’estomac. Il y avait, entre ces hommes de mer, d’étranges signes communs, une sorte de similitude qui rejoignait la fraternité. Il fallait maintenant savoir jusqu’où allait cette fraternité...
— En voilà une surprise ! tonna le corsaire. Vous, à Saint-Malo ? Je n’arrive pas à en croire mes yeux !
— Je suis pourtant une réalité ! répondit Marianne en se laissant embrasser vigoureusement, sur les deux joues, à la mode paysanne. C’est bien moi ! J’espère que je ne vous dérange pas ?
— Me déranger ? Pensez donc ! Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’honneur d’embrasser une princesse ! Et comme c’est bougrement agréable, je recommence !
Tandis que le corsaire joignait le geste à la parole, Marianne se sentir rougir. Elle s’était annoncée sous son nom de jeune fille.
— Mais... Comment savez-vous que je suis...
Surcouf se mit à rire de si bon cœur que les pendeloques de cristal du lustre en tremblèrent et rendirent un tintement frêle.
— Princesse ? Ah, ma chère enfant, vous vous imaginiez que nous sommes tellement encroûtés, nous autres Bretons, que nous ne savons les nouvelles de Paris qu’avec trois ou quatre ans de retard ? Que nenni ! Nous sommes au courant de la ville et de la cour ! Surtout, conclut-il en riant de plus belle, quand on a pour intime ami le baron Corvisart. Il vous a soignée il n’y a pas si longtemps et, par lui, j’ai eu de vos nouvelles, voilà tout le mystère. Maintenant, asseyez-vous et dites-moi quel bon vent vous amène ! Mais, d’abord, un doigt de vin de Porto pour fêter dignement votre arrivée.
Tandis que Marianne se remettait de sa surprise dans le fauteuil qu’elle avait rejoint, Surcouf atteignait, dans un coffre de bois sculpté, un flacon de verre de Bohême d’un rouge chaud et de longues flûtes assorties qu’il emplit aux trois quarts d’un liquide brun doré. Déjà réconfortée par la personnalité incroyablement tonique du marin, Marianne le regardait aller et venir avec amusement.
Surcouf était toujours semblable à lui-même. Son large visage encadré de favoris avait toujours sa belle couleur cuivrée et ses yeux bleus regardaient toujours aussi droit. Il avait peut-être un peu engraissé et son torse épais emplissait, à faire craquer les coutures, son éternelle redingote bleue, tiraillant les énormes boutons dorés qui, d’ailleurs, n’étaient autres, et Marianne le constata avec stupeur, que des doublons d’or espagnols que l’on avait percés à cet usage.
On trinqua, rituellement, à la santé de l’Empereur, puis l’on but le porto en silence tout en grignotant des biscuits au gingembre, parfaitement aériens, qui parurent à la voyageuse la meilleure chose du monde. Après quoi, Surcouf saisit une chaise, s’installa dessus à califourchon et considéra sa jeune amie avec un sourire encourageant.