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Les sentinelles de la nuit

Электронная книга - «Les sentinelles de la nuit». Краткое содержание книги:

Vous appartenez déjà au monde des Autres, mais vous ne le savez pas... Depuis plus de 1000 ans, défenseurs du Bien ou forces du Mal, les Autres vivent parmi nous dans une trêve fragile. Aujourd'hui, cette trêve est menacée. Le Bien va combattre le Mal. Sentinelles de la Nuit contre Sentinelles du Jour. 
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— Je ne vois pas de quoi tu parles, ai-je dit.

Mon cœur s’est serré douloureusement.

— Vraiment ? Je vais t’expliquer. Il s’agit de mettre au point des modèles sociaux qui – fût-ce au prix de cataclysmes et de flots de sang – permettront à l’humanité, ou du moins à une partie de l’humanité, de construire une société idéale. Idéale de votre point de vue. Je ne vous reproche pas vos conceptions. Chacun a le droit de rêver. Mais votre manière d’agir est particulièrement cruelle.

Il a souri tristement.

— Vous nous accusez de cruauté… non sans fondement… Mais que représente la vie d’un enfant sacrifié lors d’une messe noire par rapport à tous les enfants massacrés dans les camps de concentration nazis ? Le fascisme, c’est encore l’une de vos expériences. Qui vous a échappé. D’abord l’internationalisme et le communisme. Ratage complet. Puis le national-socialisme. Encore une grosse erreur ! Alors vous les avez confrontés, histoire d’observer le résultat. Vous avez poussé un soupir et vous avez tout effacé avant de poursuivre vos expérimentations.

— Nos erreurs sont le fruit de vos efforts.

— Bien sûr ! Nous aussi, nous avons l’instinct de conservation ! Nous ne construisons pas de modèles sociaux basés sur notre éthique. Pourquoi devrions-nous tolérer vos projets ?

Je n’ai rien dit.

Zébulon a hoché la tête d’un air satisfait.

— Vois-tu, Anton… nous pouvons être ennemis. Nous le sommes, d’ailleurs. Cet hiver, tu nous as causé de sérieux ennuis. Et au printemps, tu t’es de nouveau mis sur mon chemin. Tu as éliminé deux agents du Contrôle du Jour. Bien sûr, l’inquisition a estimé que tu étais en état de légitime défense et que tu ne pouvais agir autrement, mais crois-moi, ça ne me réjouit pas le moins du monde. Que vaut un chef, s’il est incapable de défendre ses subordonnés ? Ainsi donc, nous sommes ennemis. Mais nous sommes confrontés à une situation qui sort de l’ordinaire. Une nouvelle expérience. À laquelle tu es indirectement mêlé.

— J’ignore de quoi tu parles.

Zébulon a éclaté de rire.

— Anton, je n’essaye pas de te tirer les vers du nez. Je n’ai pas l’intention de te poser la moindre question. Ni de te demander quoi que ce soit. Écoute ce que j’ai à te dire. Ensuite, je partirai.

Soudain, je me suis souvenu de l’hiver dernier quand Alissa avait usé de son droit d’intervenir. La sorcière n’avait pas fait grand-chose, elle m’avait seulement incité à dire la vérité. Une vérité qui avait orienté Egor vers l’Obscurité.

Pourquoi en est-il ainsi ?

Pourquoi la Lumière agit-elle en ayant recours au mensonge et l’Obscurité en ayant recours à la vérité ? Pourquoi notre vérité se révèle-t-elle impuissante, alors que nos adversaires n’ont même pas besoin de mentir pour faire le mal ? Est-ce lié à la nature humaine ou à la nature des Autres ?

— Svetlana est une brillante magicienne, a dit Zébulon, mais son avenir n’est pas de siéger à la direction du Contrôle de la Nuit. On a l’intention de l’utiliser dans un seul but. Une mission qu’Olga a échoué à remplir. Tu sais que ce matin, un messager de Samarkand est arrivé en ville ?

— Je suis au courant.

— Je peux te dire ce qu’il a apporté. Tu veux le savoir, n’est-ce pas ?

J’ai serré les dents.

— Bien sûr que ça t’intéresse… Le messager a apporté un morceau de craie.

Il ne faut jamais croire les Sombres. Mais j’ai senti qu’il ne mentait pas.

— Un petit morceau de craie. On peut s’en servir à l’école pour écrire au tableau. Ou pour jouer à la marelle dans la cour. Ou pour frotter une queue de billard. Mais cela reviendrait à casser des noix avec le sceau royal. Car si une Grande magicienne se saisit de cette craie… Une magicienne ordinaire n’aurait pas assez de force, et seule une femme peut le faire ; entre les mains d’un Grand mage, la craie restera une simple craie. De surcroît, il faut que ce soit une Grande magicienne blanche. Cet objet n’est d’aucune utilité pour les Sombres.

Il m’a semblé percevoir dans sa voix comme un soupir de regret. Zébulon s’est rejeté en arrière, puis s’est penché à nouveau vers moi avant de poursuivre :

— Un minuscule bout de craie. Il est tout usé. Que de fois de belles jeunes femmes au regard flamboyant de lumière l’ont pris entre leurs doigts graciles… Et la terre a vacillé sur son axe, des frontières ont disparu, de nouveaux empires ont surgi, des bergers sont devenus des prophètes et des charpentiers sont devenus des dieux, des enfants abandonnés ont été reconnus rois, des sergents ont été élevés au rang d’empereurs, des séminaristes ratés et des peintres dépourvus de talent se sont transformés en tyrans… Rien qu’un minuscule bout de craie.

Zébulon s’est levé.

— Voilà, mon cher ennemi, c’est tout ce que je voulais te dire. Tu comprendras le reste toi-même. Si tu le veux, bien entendu.

— Zébulon…

J’ai desserré la main pour regarder l’amulette.

— Tu es une créature de l’Obscurité.

— Bien sûr. Mais uniquement de l’obscurité qui était en moi. Et que j’ai moi-même choisie.

— Et même ta vérité apporte le mal.

— A qui donc ? Au Contrôle de la Nuit ? Certainement. Aux humains ? Je ne suis pas de cet avis.

Il s’est dirigé vers la porte.

— Zébulon. J’ai vu ton vrai visage. Je sais qui tu es et ce que tu es.

Le mage noir s’est immobilisé. Puis il s’est tourné lentement vers moi et a passé la main devant sa face qui s’est déformée l’espace d’une seconde. Sa peau s’est transformée en écailles ternes, ses yeux se sont rétrécis.

Puis l’illusion s’est dissipée.

— Bien sûr, a déclaré Zébulon, tu m’as vu. Mais moi aussi, je t’ai vu. Et permets-moi de te dire que tu n’avais rien d’un ange immaculé brandissant une épée de lumière. Ce qu’on voit dépend du point de vue où l’on se place. Au revoir, Anton. Crois-moi, je t’éliminerai avec plaisir… dans l’avenir. Mais aujourd’hui, je te souhaite bonne chance. Du fond de l’âme dont je suis d’ailleurs dépourvu.

La porte a claqué derrière lui. Et aussitôt, mon signe de garde a poussé un hurlement du fond de la Pénombre. Le masque de Choyong a grimacé, une lueur de colère a brillé au fond des fentes en bois qui lui servaient de regard, il a montré les dents.

Décidément, mon système de protection ne valait rien.

J’ai fait taire le signe en un tour de main et j’ai déchargé sur le masque mon sort de givrage. Au moins, je ne l’aurais pas préparé pour rien.

— Un morceau de craie, ai-je répété à voix haute.

J’en avais vaguement entendu parler. Il y a longtemps, du coin de l’oreille. Quelques mots lâchés par l’un de nos professeurs ou peut-être une histoire écoutée par hasard. Où il était justement question d’une craie.

Je me suis levé et j’ai jeté l’amulette par terre.

— Guesser ! ai-je crié à travers la Pénombre. Guesser, réponds-moi !

Mon ombre a jailli du sol pour enrober mon corps et l’attirer en elle. La lumière s’est assombrie, les meubles sont devenus flous. Le silence s’est abattu sur moi et la chaleur s’est dissipée. J’étais debout, les bras écartés, et la Pénombre avide buvait mes forces.

— Guesser, j’en appelle à toi !

Des filaments de brume grise flottaient autour de moi. Je ne me souciais pas que mon cri soit entendu par d’autres.

— Guesser, mon mentor, j’en appelle à toi, réponds !

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