Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de fourrure ; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait ; il l’appela, se fit conduire chez lui ; et quand son valet de chambre, réveillé, eut ouvert la porte :
— Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les préparatifs nécessaires.
Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, qui traversait des plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des montagnes nues.
Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du Midi lui montrait des rides qu’il ne se connaissait pas encore : un état de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens.
Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les tempes, le front dégarnis :
— Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé.
Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.
Vers une heure de l’après-midi, il arriva dans un landau loué à Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si blanches au bout de leur avenue de platanes, qu’elles éblouissent et font baisser les yeux. Il souriait en suivant l’allée et pensait :
— Bigre, c’est gentil !
Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d’un arbuste, et demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux ronds.
Mordiane s’approcha :
— Bonjour, mon garçon.
Le gamin ne répondit pas.
Le baron, alors, s’étant penché, le prit dans ses bras pour l’embrasser, puis, suffoqué par une odeur d’ail dont l’enfant tout entier semblait imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant :
— Oh ! C’est l’enfant du jardinier.
Et il marcha vers la demeure.
Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes, torchons, tabliers et draps, tandis qu’une garniture de chaussettes alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière, pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.
Le baron appela.
Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous l’accumulation des taches qui l’avaient assombrie, gardait de sa couleur ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe de saltimbanque.
Il demanda :
— M. Duchoux est-il chez lui ?
Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à l’enfant perdu afin qu’on n’ignorât point qu’il avait été trouvé sous un chou.
La servante répéta :
— Vous demandez M. Duchouxe ?
— Oui.
— Té, il est dans la salle, qui tire ses plans.
— Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler.
Elle reprit, étonnée :
— Hé ! Donc, entrez, si vous voulez le voir.
Et elle cria :
— Mosieu Duchouxe, une visite !
Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui parurent malpropres.
Debout devant une table surchargée d’objets de toute sorte, un petit homme chauve traçait des lignes sur un large papier.
Il interrompit son travail et fit deux pas.
Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise relevés, indiquaient qu’il avait fort chaud, et il était chaussé de souliers boueux révélant qu’il avait plu quelques jours auparavant.
Il demanda, avec un fort accent méridional :
— À qui ai-je l’honneur ?
— Monsieur Merlin… Je viens vous consulter pour un achat de terrain à bâtir.
— Ah-ah ! Très bien !
Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l’ombre :
— Débarrasse une chaise, Joséphine.
Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent la fraîcheur et conservent, jusqu’à près de cinquante ans, le charme et la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de beaux cheveux épais et noirs, mais qu’on devinait peu brossés, elle allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d’enfant, un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette grasse demeurés sur le siège, qu’elle tendit ensuite au visiteur.
Il s’assit et s’aperçut alors que la table de travail de Duchoux portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver et plusieurs tasses non nettoyées.
L’architecte vit ce regard et dit en souriant :
— Excusez ! Il y a un peu de désordre dans le salon ; ça tient aux enfants.
Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.
— Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille ?
Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d’ail qu’exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.
Mordiane demanda :
— C’est votre fils que j’ai rencontré sous les platanes ?
— Oui. Oui, le second.
— Vous en avez deux ?
— Trois, Monsieur, un par an.
Et Duchoux semblait plein d’orgueil.
Le baron pensait : « S’ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre doit être une vraie serre. »
Il reprit :
— Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage déserte…
Alors Duchoux s’expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui, remuant sa tête chauve et ronde.
Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu mélancolique et disant si tendrement : « Mon cher aimé » que le souvenir seul avivait le sang de ses veines. Elle l’avait aimé avec passion, avec folie, pendant trois mois ; puis, devenue enceinte en l’absence de son mari qui était gouverneur d’une colonie, elle s’était sauvée, s’était cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu’à la naissance de l’enfant que Mordiane avait emporté, un soir d’été, et qu’ils n’avaient jamais revu.
Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la colonie de son mari qu’elle était allée rejoindre. Il avait devant lui leur fils, qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de métal :
— Ce terrain-là, Monsieur, c’est une occasion unique…
Et Mordiane se rappelait l’autre voix, légère comme un effleurement de brise, murmurant :
— Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais…
Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant l’œil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui ressemblait à sa mère, pourtant…