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Les Mille Et Une Nuits Tome I

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Les Mille Et Une Nuits Tome I
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«Voilà, continua le gouverneur, quelle est la condition des hommes; tels sont les malheurs auxquels ils sont exposés. Mais, mon fils, ajouta-t-il, comme nous sommes tous deux également infortunés, unissons nos déplaisirs, ne nous abandonnons point l’un l’autre. Je vous donne en mariage une troisième fille que j’ai: elle est plus jeune que ses sœurs et ne leur ressemble nullement par sa conduite. Elle a même plus de beauté qu’elles n’en ont eu, et je puis vous assurer qu’elle est d’une humeur propre à vous rendre heureux. Vous n’aurez pas d’autre maison que la mienne, et, après ma mort, vous serez, vous et elle, mes seuls héritiers. – Seigneur, lui dis-je, je suis confus de toutes vos bontés et je ne pourrai jamais vous en marquer assez de reconnaissance. – Brisons là, interrompit-il, ne consumons pas le temps en vains discours.» En disant cela, il fit appeler des témoins et dresser un contrat de mariage; ensuite j’épousai sa fille sans cérémonie.

«Il ne se contenta pas d’avoir fait punir le marchand joaillier qui m’avait faussement accusé, il fit confisquer à mon profit tous ses biens, qui sont très-considérables; enfin, depuis que vous venez chez le gouverneur, vous avez pu voir en quelle considération je suis auprès de lui. Je vous dirai de plus qu’un homme envoyé par mes oncles en Égypte, exprès pour m’y chercher, ayant en passant découvert que j’étais en cette ville, me remit hier une lettre de leur part. Ils me mandent la mort de mon père et m’invitent à aller recueillir sa succession à Moussoul; mais, comme l’alliance et l’amitié du gouverneur m’attachent à lui, et ne me permettent pas de m’en éloigner, j’ai renvoyé l’exprès avec une procuration pour me faire tenir tout ce qui m’appartient. Après ce que vous venez d’entendre, j’espère que vous me pardonnerez l’incivilité que je vous ai faite durant le cours de ma maladie, en vous présentant la main gauche au lieu de la droite.»

«Voilà, dit le médecin juif au sultan de Casgar, ce que me raconta le jeune homme de Moussoul. Je demeurai à Damas tant que le gouverneur vécut. Après sa mort, comme j’étais à la fleur de mon âge, j’eus la curiosité de voyager. Je parcourus toute la Perse et allai dans les Indes, et enfin je suis venu m’établir dans votre capitale, où j’exerce avec honneur la profession de médecin.»

Le sultan de Casgar trouva cette dernière histoire assez agréable. «J’avoue, dit-il au juif, que ce que tu viens de me raconter est extraordinaire; mais, franchement, l’histoire du bossu l’est encore davantage et bien plus réjouissante; ainsi n’espère pas que je te donne la vie, non plus qu’aux autres; je vais vous faire pendre tous quatre. – Attendez, de grâce, sire, s’écria le tailleur en s’avançant et se prosternant aux pieds du sultan: puisque votre majesté aime les histoires plaisantes, celle que j’ai à lui conter ne lui déplaira pas. – Je veux bien t’écouter aussi, lui dit le sultan; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre, à moins que tu ne me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu.» Alors le tailleur, comme s’il eût été sûr de son fait, prit la parole avec confiance et commença son discours dans ces termes:

HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR.

«Sire, un bourgeois de cette ville me fit l’honneur, il y a deux jours, de m’inviter à un festin qu’il donnait hier matin à ses amis: je me rendis chez lui de très-bonne heure et j’y trouvai environ vingt personnes.

«Nous n’attendions plus que le maître de la maison, qui était sorti pour quelque affaire, lorsque nous le vîmes arriver accompagné d’un jeune étranger très-proprement habillé, fort bien fait, mais boiteux. Nous nous, levâmes tous, et, pour faire honneur au maître du logis, nous priâmes le jeune homme de s’asseoir avec nous sur le sofa. Il était prêt à le faire lorsque, apercevant un barbier qui était de notre compagnie, il se retira brusquement en arrière et voulut sortir. Le maître de la maison, surpris de son action, l’arrêta: «Où allez-vous? lui dit-il; je vous amène avec moi pour me faire l’honneur d’être d’un festin que je donne à mes amis, et à peine êtes-vous entré que vous voulez sortir? – Seigneur, répondit le jeune homme, au nom de Dieu, je vous supplie de ne pas me retenir et de permettre que je m’en aille. Je ne puis voir sans horreur cet abominable barbier que voilà: quoiqu’il soit né dans un pays où tout le monde est blanc, il ne laisse pas de ressembler à un Éthiopien; mais il a l’âme encore plus noire et plus horrible que le visage.»

Le jour, qui parut en cet endroit, empêcha Scheherazade d’en dire davantage cette nuit; mais la nuit suivante elle reprit ainsi sa narration:

CXXXV NUIT.

«Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître de la maison pria l’étranger de nous apprendre le sujet qu’il avait de haïr le barbier. «Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit barbier est cause que je suis boiteux et qu’il m’est arrivé la plus cruelle affaire qu’on puisse imaginer; c’est pourquoi j’ai fait serment d’abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même dans une ville où il demeurerait: c’est pour cela que je suis sorti de Bagdad, où je le laissai, et que j’ai fait un si long voyage pour venir m’établir en cette ville, au milieu de la Grande Tartarie, comme en un endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon attente, je le trouve ici; cela m’oblige, mes seigneurs, à me priver malgré moi de l’honneur de me divertir avec vous. Je veux m’éloigner de votre ville dès aujourd’hui, et m’aller coucher, si je puis, dans des lieux où il ne vienne pas s’offrir à ma vue.» En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis le retint encore, le supplia de demeurer avec nous et de nous raconter la cause de l’aversion qu’il avait pour le barbier, qui pendant tout ce temps-là avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme, cédant à nos instances, s’assit sur le sofa et nous raconta ainsi son histoire, après avoir tourné le dos au barbier, de peur de le voir:

«Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux premières charges, mais il préféra toujours une vie tranquille à tous les honneurs qu’il pouvait mériter. Il n’eut que moi d’enfant, et quand il mourut j’avais déjà l’esprit formé et j’étais en âge de disposer des grands biens qu’il m’avait laissés. Je ne les dissipai point follement, j’en fis un usage qui m’attira l’estime de tout le monde.

«Je n’avais point encore eu de passion; et, loin d’être sensible à l’amour, j’avouerai, peut-être à ma honte, que j’évitais avec soin le commerce des femmes. Un jour que j’étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j’entrai dans une petite rue devant laquelle je me trouvais et je m’assis sur un banc près d’une porte. J’étais vis-à-vis d’une fenêtre où il y avait un vase de très-belles fleurs, et j’avais les yeux attachés dessus lorsque la fenêtre s’ouvrit. Je vis paraître une jeune dame dont la beauté m’éblouit. Elle jeta d’abord les yeux sur moi, et, en arrosant le vase de fleurs d’une main plus blanche que l’albâtre, elle me regarda avec un sourire qui m’inspira autant d’amour pour elle que j’avais eu d’aversion jusque là pour toutes les femmes. Après avoir arrosé ses fleurs et m’avoir lancé un regard plein de charmes qui acheva de me percer le cœur, elle referma sa fenêtre et me laissa dans un trouble et dans un désordre inconcevable.

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