A La Recherche Du Temps Perdu III – Le Coté De Guermantes
- Автор: Proust Marcel
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «A La Recherche Du Temps Perdu III – Le Coté De Guermantes». Краткое содержание книги:
Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidélité au sage ministre, mais son cœur est ébranlé de nouveaux battements par les premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre:
«L'étonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive sensation dans la partie droite de l'hémicycle), que m'ont causés les paroles de celui qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre d'applaudissements)… Quelques députés s'empressent vers le banc des ministres; M. le Sous-Secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes fait de sa place avec la tête un signe affirmatif.» Ce «tonnerre d'applaudissements», emporte les dernières résistances du lecteur de bon sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une façon de procéder qui en soi-même est insignifiante; au besoin, quelque fait normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les pauvres, la lumière sur une iniquité, préférer la paix à la guerre, il le trouvera scandaleux et y verra une offense à certains principes auxquels il n'avait pas pensé en effet, qui ne sont pas inscrits dans le cœur de l'homme, mais qui émeuvent fortement à cause des acclamations qu'ils déchaînent et des compactes majorités qu'ils rassemblent.
Il faut d'ailleurs reconnaître que cette subtilité des hommes politiques, qui me servit à m'expliquer le milieu Guermantes et plus tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse d'interprétation souvent désignée par «lire entre les lignes». Si dans les assemblées il y a absurdité par perversion de cette finesse, il y a stupidité par manque de cette finesse dans le public qui prend tout «à la lettre», qui ne soupçonne pas une révocation quand un haut dignitaire est relevé de ses fonctions «sur sa demande» et qui se dit: «Il n'est pas révoqué puisque c'est lui qui l'a demandé», une défaite quand les Russes par un mouvement stratégique se replient devant les Japonais sur des positions plus fortes et préparées à l'avance, un refus quand une province ayant demandé l'indépendance à l'empereur d'Allemagne, celui-ci lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles s'ouvrent, les députés eux-mêmes soient pareils à l'homme de bon sens qui en lira le compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont envoyé leurs délégués auprès d'un ministre, peut-être se demandent-ils naïvement: «Ah! voyons, que se sont-ils dit? espérons que tout s'est arrangé», au moment où le ministre monte à la tribune dans un profond silence qui déjà met en goût d'émotions artificielles. Les premiers mots du ministre: «Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que j'ai un trop haut sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette délégation dont l'autorité de ma charge n'avait pas à connaître», sont un coup de théâtre, car c'était la seule hypothèse que le bon sens des députés n'eût pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de théâtre, il est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues. On est aussi ému que le jour où il a négligé d'inviter à une grande fête officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait opposition, et on déclare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il a agi en véritable homme d'État.
M. de Guermantes, à cette époque de sa vie, avait, au grand scandale des Courvoisier, fait souvent partie des collègues qui venaient féliciter le ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, même à un moment où il joua un assez grand rôle à la Chambre et où on songeait à lui pour un ministère ou une ambassade, il était, quand un ami venait lui demander un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins au grand personnage politique que tout autre qui n'eût pas été le duc de Guermantes. Car s'il disait que la noblesse était peu de chose, qu'il considérait ses collègues comme des égaux, il n'en pensait pas un mot. Il recherchait, feignait d'estimer, mais méprisait les situations politiques, et comme il restait pour lui-même M. de Guermantes, elles ne mettaient pas autour de sa personne cet empesé des grands emplois qui rend d'autres inabordables. Et par là, son orgueil protégeait contre toute atteinte non pas seulement ses façons d'une familiarité affichée, mais ce qu'il pouvait avoir de simplicité véritable.
Pour en revenir à ces décisions artificielles et émouvantes comme celles des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en était moins avisé. Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait être en Duchesse de Bourgogne, une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé: «En quoi te mettras-tu, Oriane?» provoquait la seule réponse à quoi l'on n'eût pas pensé: «Mais en rien du tout!» et qui faisait beaucoup marcher les langues comme dévoilant l'opinion d'Oriane sur la véritable position mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite à tenir à son égard, c'est-à-dire l'opinion qu'on aurait dû prévoir, à savoir qu'une duchesse «n'avait pas à se rendre» au bal travesti de ce nouveau ministre. «Je ne vois pas qu'il y ait nécessité à aller chez le ministre de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi irais-je là-bas, je n'ai rien à y faire», disait la duchesse.
– Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s'écriait Mme de Gallardon.
– Mais c'est charmant aussi de rester au coin de son feu, répondait Mme de Guermantes. Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les Guermantes, sans imiter, approuvaient. «Naturellement tout le monde n'est pas en position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un côté on ne peut pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous exagérons en nous mettant à plat ventre devant ces étrangers dont on ne sait pas toujours d'où ils viennent.» Naturellement, sachant les commentaires que ne manqueraient pas de provoquer l'une ou l'autre attitude, Mme de Guermantes avait autant de plaisir à entrer dans une fête où on n'osait pas compter sur elle, qu'à rester chez soi ou à passer la soirée avec son mari au théâtre, le soir d'une fête où «tout le monde allait», ou bien, quand on pensait qu'elle éclipserait les plus beaux diamants par un diadème historique, d'entrer sans un seul bijou et dans une autre tenue que celle qu'on croyait à tort de rigueur. Bien qu'elle fût antidreyfusarde (tout en croyant à l'innocence de Dreyfus, de même qu'elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu'aux idées), elle avait produit une énorme sensation à une soirée chez la princesse de Ligne, d'abord en restant assise quand toutes les dames s'étaient levées à l'entrée du général Mercier, et ensuite en se levant et en demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait commencé une conférence, montrant par là qu'elle ne trouvait pas que le monde fût fait pour parler politique; toutes les têtes s'étaient tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint où, quoique voltairienne, elle n'était pas restée parce qu'elle avait trouvé indécent qu'on mît en scène le Christ. On sait ce qu'est, même pour les plus grandes mondaines, le moment de l'année où les fêtes commencent: au point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, manie psychologique, et aussi manque de sensibilité, finissait souvent par dire des sottises, avait pu répondre à quelqu'un qui était venu la condoléancer sur la mort de son père, M. de Montmorency: «C'est peut-être encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil au moment où on a à sa glace des centaines de cartes d'invitations.» Eh bien, à ce moment de l'année, quand on invitait à dîner la duchesse de Guermantes en se pressant pour qu'elle ne fût pas déjà retenue, elle refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n'eût jamais pensé: elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège, qui l'intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits, et sans se soucier d'imiter la duchesse éprouvèrent pourtant de son action l'espèce de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la démonstration la plus rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au-dessus du monde de la nécessité il y a celui de la liberté. Toute invention dont on ne s'était jamais avisé excite l'esprit, même des gens qui ne savent pas en profiter. Celle de la navigation à vapeur était peu de chose auprès d'user de la navigation à vapeur à l'époque sédentaire de la season. L'idée qu'on pouvait volontairement renoncer à cent dîners ou déjeuners en ville, au double de «thés», au triple de soirées, aux plus brillants lundis de l'Opéra et mardis des Français pour aller visiter les fjords de la Norvège ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que Vingt mille lieues sous les Mers, mais leur communiqua la même sensation d'indépendance et de charme. Aussi n'y avait-il pas de jour où l'on n'entendît dire, non seulement «vous connaissez le dernier mot d'Oriane?», mais «vous savez la dernière d'Oriane?» Et de la «dernière d'Oriane», comme du dernier «mot» d'Oriane, on répétait: «C'est bien d'Oriane»; «c'est de l'Oriane tout pur.» La dernière d'Oriane, c'était, par exemple, qu'ayant à répondre au nom d'une société patriotique au cardinal X…, évêque de Maçon (que d'habitude M. de Guermantes, quand il parlait de lui, appelait «Monsieur de Mascon», parce que le duc trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait à imaginer comment la lettre serait tournée, et trouvait bien les premiers mots: «Éminence» ou «Monseigneur», mais était embarrassé devant le reste, la lettre d'Oriane, à l'étonnement de tous, débutait par «Monsieur le cardinal» à cause d'un vieil usage académique, ou par «Mon cousin», ce terme étant usité entre les princes de l'Église, les Guermantes et les souverains qui demandaient à Dieu d'avoir les uns et les autres «dans sa sainte et digne garde». Pour qu'on parlât d'une «dernière d'Oriane», il suffisait qu'à une représentation où il y avait tout Paris et où on jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant d'autres qui l'avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du rideau. «On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine», expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l'émerveillement des Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que le «genre» d'entendre le commencement d'une pièce était plus nouveau, marquait plus d'originalité et d'intelligence (ce qui n'était pas pour étonner de la part d'Oriane) que d'arriver pour le dernier acte après un grand dîner et une apparition dans une soirée. Tels étaient les différents genres d'étonnement auxquels la princesse de Parme savait qu'elle pouvait se préparer si elle posait une question littéraire ou mondaine à Mme de Guermantes, et qui faisaient que, pendant ces dîners chez la duchesse, l'Altesse ne s'aventurait sur le moindre sujet qu'avec la prudence inquiète et ravie de la baigneuse émergeant entre deux «lames».