L'Empire des loups
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226136244
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «L'Empire des loups». Краткое содержание книги:
Tout finirait avec elle.
— Comme Azer Akarsa.
Kürsat tressaille :
— Tu connais ce nom ?
— C’est l’homme qui m’a prise en chasse, à Paris.
Il s’ébroue sous la pluie, comme un hippopotame.
— Ils ont lâché le pire de tous. S’il te cherche, il te trouvera.
— C’est moi qui le cherche. Où est-il ?
— Comment je le saurais ?
La voix du Jardinier sonne faux. A ce moment, un soupçon revient la tarauder. Elle avait presque oublié ce versant de l’histoire : qui l’a trahie ? Qui a révélé à Akarsa qu’elle se cachait dans le hammam de Gurdilek ? Elle réserve cette question pour plus tard…
Le chimiste reprend, d’une manière trop précipitée :
— Tu l’as toujours ? Où est la drogue ?
— Je te répète que j’ai perdu la mémoire.
— Si tu veux négocier, tu peux pas revenir les mains vides. C’est ta seule chance de…
Elle demande tout à coup :
— Pourquoi j’ai fait ça ? Pourquoi avoir voulu doubler tout le monde ?
— Il y a que toi qui le saches.
— Je t’ai impliqué dans ma fuite. Je t’ai mis en danger. Je t’ai forcément donné mes raisons.
Il esquisse un geste vague :
— T’as jamais accepté notre destin. Tu disais qu’on avait été enrôlés de force. Qu’on nous avait pas donné le choix. Mais quel choix ? Sans eux, on serait toujours des bergers. Des culs-terreux du fin fond de l’Anatolie.
— Si je suis une trafiquante, j’ai de l’argent. Pourquoi n’avoir pas disparu, tout simplement ? Pourquoi avoir volé l’héroïne ?
Kürsat ricane :
— Il te fallait plus. Foutre le bordel. Dresser les clans les uns contre les autres. Avec cette mission, tu tenais ta vengeance. Quand les Ouzbeks et les Russes seront ici, ce sera l’hécatombe.
La pluie décroît, la nuit tombe. Kürsat se résorbe lentement dans les ténèbres, comme s’il s’éteignait. Au-dessus d’eux, les dômes de la mosquée semblent fluorescents.
L’idée de la trahison revient en force, elle doit aller maintenant jusqu’au bout, achever sa sale besogne.
— Et toi, demande-t-elle d’une voix glacée, comment se fait-il que tu sois encore vivant ? Ils ne sont pas venus t’interroger ?
— Si, bien sûr.
— Tu n’as rien dit ?
Le chimiste semble parcouru d’un frisson.
— J’avais rien à dire. Je savais rien. J’ai juste transformé l’héroïne à Paris et je suis rentré au pays. T’as plus donné aucune nouvelle. Personne savait où t’étais. Et surtout pas moi.
Sa voix tremble. Sema est soudain prise de pitié. Kürsat, mon Kürsat, comment as-tu pu survivre aussi longtemps ? Le gros homme ajoute d’un trait :
— Y m’ont fait confiance, Sema. J’te jure. J’avais fait ma part de boulot. J’avais plus de nouvelles de toi. A partir du moment où t’étais planquée chez Gurdilek, j’ai pensé…
— Qui a parlé de Gurdilek ? J’ai parlé de Gurdilek ?
Elle vient de comprendre : Kürsat savait tout, mais il n’a révélé qu’une partie de la vérité à Akarsa. Il s’en est sorti en livrant son adresse parisienne mais il a passé sous silence son nouveau visage. Voilà comment son « frère de sang » a négocié avec sa propre conscience.
Le chimiste demeure une seconde bouche ouverte, comme entraîné par le poids de son menton. L’instant d’après, il plonge sa main sous une toile plastique. Sema pointe son Glock sous son poncho et tire. Le Jardinier se fracasse parmi les pousses et les bocaux.
Sema s’agenouille : c’est son deuxième meurtre après celui de Schiffer. Mais d’après la sûreté de son geste, elle comprend qu’elle a déjà tué. Et de cette façon, à l’arme de poing, à bout portant. Quand ? Combien de fois ? Aucun souvenir. Sur ce point, sa mémoire joue les chambres stériles.
Elle observe un instant Kürsat, immobile parmi les pavots. La mort apaise déjà sa figure ; l’innocence remonte lentement à la surface de ses traits, enfin libérée.
Elle fouille le cadavre. Sous la blouse, elle débusque un téléphone portable. Un des numéros en mémoire porte la mention « Azer ».
Elle fourre l’appareil dans sa poche puis se relève. La pluie s’est arrêtée. L’obscurité a pris possession des lieux. Les jardins respirent enfin. Elle lève les yeux vers la mosquée : les dômes trempés ont l’air en céramique verte, les minarets prêts à décoller vers les étoiles.
Sema demeure encore quelques secondes auprès du corps. Inexplicablement, quelque chose de net, de précis, se détache d’elle-même.
Elle sait maintenant pourquoi elle a agi. Pourquoi elle a fui avec la drogue.
Pour la liberté, bien sûr.
Mais aussi pour se venger d’un fait très précis.
Avant d’agir plus avant, il lui faut vérifier cela.
Il lui faut trouver un hôpital. Et un gynécologue.
71
Toute la nuit à écrire. Une lettre de douze pages, adressée à Mathilde Wilcrau, rue Le Goff, Paris, 5e arrondissement. Elle y explique son histoire en détail. Ses origines. Sa formation. Son métier. Et le dernier convoi.
Elle livre aussi les noms. Kürsat Milihit. Azer Akarsa. Ismaïl Kudseyi. Elle place chaque patronyme, chaque pion sur l’échiquier. Décrivant avec minutie leur rôle et leur position. Reconstituant chaque fragment de la fresque…
Sema lui doit ces explications.
Elle les lui a promises dans la crypte du Père-Lachaise, mais surtout, elle souhaite rendre intelligible cette histoire dans laquelle la psychiatre a risqué sa vie sans contrepartie.
Lorsqu’elle écrit « Mathilde » sur le papier clair de l’hôtel, lorsqu’elle serre son stylo sur ce prénom, Sema se dit qu’elle n’a peut-être jamais tenu quelque chose d’aussi solide que ces quelques syllabes.
Elle allume une cigarette et prend le temps de se souvenir. Mathilde Wilcrau. Une grande et forte femme éclaboussée de cheveux noirs. La première fois qu’elle a contemplé son sourire trop rouge, une image lui est venue à l’esprit : ces tiges de coquelicots qu’elle brûlait pour préserver leur couleur.
La comparaison revêt tout son sens aujourd’hui, alors qu’elle a retrouvé la mémoire de ses origines. Les paysages de sable n’appartenaient pas aux landes françaises, comme elle le croyait, mais aux déserts d’Anatolie. Les coquelicots étaient des pavots sauvages — l’ombre de l’opium, déjà… Sema éprouvait un frémissement, une excitation mêlée de crainte en brûlant les tiges. Elle sentait un lien secret, inexplicable, entre la flamme noire et l’éclosion colorée des pétales.
Le même mystère scintille chez Mathilde Wilcrau.
Une région brûlée en elle renforce le rouge absolu de son sourire.
Sema achève sa lettre. Elle hésite un instant : doit-elle écrire ce qu’elle a appris à l’hôpital quelques heures plus tôt ? Non. Cela ne regarde qu’elle-même. Elle signe et glisse la feuille dans l’enveloppe.
4 heures s’affichent sur le radio-réveil de la chambre.
Elle réfléchit une dernière fois à son plan. « Tu peux pas revenir les mains vides… », a dit Kürsat. Ni les éditions du Monde ni les journaux télévisés n’ont mentionné la drogue éparpillée dans la crypte. Il existe donc une forte probabilité pour que Azer Akarsa et Ismaïl Kudseyi ignorent que l’héroïne est perdue. Sema possède, virtuellement, un objet de négociation…
Elle dépose l’enveloppe devant la porte puis gagne la salle de bains.