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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Par consequent il n'en est pas une qui ne se laisse facilement persuader au premier serment qu'on luy fait de la servir. Or de cette trahison commune et ordinaire des hommes d'aujourd'huy, il faut qu'il advienne, ce que desja nous montre l'experience: c'est qu'elles se r'allient et rejettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu'elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons: qu'elles joüent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour: Neque affectui suo aut alieno obnoxiæ. Estimans, suyvant la persuasion de Lysias en Platon, qu'elles se peuvent addonner utilement et commodement à nous, d'autant plus, que moins nous les aymons.

Il en ira comme des comedies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les comediens.

De moy, je ne connois non plus Venus sans Cupidon, qu'une maternité sans engeance: Ce sont choses qui s'entreprestent et s'entredoivent leur essence. Ainsi cette piperie rejallit sur celuy qui la fait: il ne luy couste guere, mais il n'acquiert aussi rien qui vaille. Ceux qui ont faict Venus Deesse, ont regardé que sa principale beauté estoit incorporelle et spirituelle. Mais celle que ces gens cy cerchent, n'est pas seulement humaine, ny mesme brutale: les bestes ne la veulent si lourde et si terrestre. Nous voyons que l'imagination et le desir les eschauffe souvent et solicite, avant le corps: nous voyons en l'un et l'autre sexe, qu'en la presse elles ont du choix et du triage en leurs affections, et qu'elles ont entre-elles des accointances de longue bien-vueillance. Celles mesmes à qui la vieillesse refuse la force corporelle, fremissent encores, hannissent et tressaillent d'amour. Nous les voyons avant le faict, pleines d'esperance et d'ardeur: et quand le corps a joué son jeu, se chatouiller encor de la douceur de cette souvenance: et en voyons qui s'enflent de fierté au partir de là, et qui en produisent des chants de feste et de triomphe, lasses et saoules: Qui n'a qu'à descharger le corps d'une necessité naturelle, n'a que faire d'y embesongner autruy avec des apprests si curieux. Ce n'est pas viande à une grosse et lourde faim.

Comme celuy qui ne demande point qu'on me tienne pour meilleur que je suis, je diray cecy des erreurs de ma jeunesse: Non seulement pour le danger qu'il y a de la santé, (si n'ay-je sceu si bien faire, que je n'en aye eu deux atteintes, legeres toutesfois, et preambulaires) mais encores par mespris, je ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques. J'ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par quelque gloire: Et aymois la façon de l'Empereur Tibere, qui se prenoit en ses amours, autant par la modestie et noblesse, que par autre qualité: Et l'humeur de la courtisane Flora, qui ne se prestoit à moins, que d'un Dictateur, ou Consul, ou Censeur: et prenoit son deduit, en la dignité de ses amoureux: Certes les perles et le brocadel y conferent quelque chose: et les tiltres, et le train. Au demeurant, je faisois grand compte de l'esprit, mais pourveu que le corps n'en fust pas à dire: Car à respondre en conscience, si l'une ou l'autre des deux beautez devoit necessairement y faillir, j'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle: Elle a son usage en meilleures choses: Mais au subject de l'amour, subject qui principallement se rapporte à la veuë et à l'atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l'esprit, rien sans les graces corporelles. C'est le vray advantage des dames que la beauté: elle est si leur, que la nostre, quoy qu'elle desire des traicts un peu autres, n'est en son point, que confuse avec la leur, puerile et imberbe. On dit que chez le grand Seigneur, ceux qui le servent sous titre de beauté, qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loing, à vingt et deux ans.

Les discours, la prudence, et les offices d'amitié, se trouvent mieux chez les hommes: pourtant gouvernent-ils les affaires du monde.

Ces deux commerces sont fortuites, et despendans d'autruy: l'un est ennuyeux par sa rareté, l'autre se flestrit avec l'aage: ainsin ils n'eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme; est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers, les autres advantages: mais il a pour sa part la constance et facilité de son service: Cettuy-cy costoye tout mon cours, et m'assiste par tout: il me console en la vieillesse et en la solitude: il me descharge du poix d'une oisiveté ennuyeuse: et me deffait à toute heure des compagnies qui me faschent: il emousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse: Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres, ils me destournent facilement à eux, et me la desrobent: Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu'au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, vives et naturelles: ils me reçoivent tousjours de mesme visage.

Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine son cheval par la bride: Et nostre Jacques Roy de Naples, et de Sicile, qui beau, jeune, et sain, se faisoit porter par pays en civiere, couché sur un meschant oriller de plume, vestu d'une robe de drap gris, et un bonnet de mesme: suivy ce pendant d'une grande pompe royalle, lictieres, chevaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers: representoit une austerité tendre encores et chancellante. Le malade n'est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l'experience et usage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que je tire des livres. Je ne m'en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct: J'en jouys, comme les avaritieux des tresors, pour sçavoir que j'en jouyray quand il me plaira: mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employe: Ce sera tantost, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira: le temps court et s'en va ce pendant sans me blesser. Car il ne se peut dire, combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure: et à reconnoistre, combien ils portent de secours à ma vie: C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain voyage: et plains extremement les hommes d'entendement, qui l'ont à dire. J'accepte plustost toute autre sorte d'amusement, pour leger qu'il soit: d'autant que cettuy-cy ne me peut faillir.

Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d'où, tout d'une main, je commande mon mesnage: Je suis sur l'entree; et vois soubs moy, mon jardin, ma basse cour, ma cour, et dans la plus part des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, a cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues: Tantost je resve, tantost j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy.

Elle est au troisiesme estage d'une tour. Le premier, c'est ma chapelle, le second une chambre et sa suitte, où je me couche souvent, pour estre seul. Au dessus, elle a une grande garderobe. C'estoit au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour. Je n'y suis jamais la nuict. A sa suitte est un cabinet assez poly, capable à recevoir du feu pour l'hyver, tres-plaisamment percé. Et si je ne craignoy non plus le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne: j'y pourroy facilement coudre à chasque costé une gallerie de cent pas de long, et douze de large, à plein pied: ayant trouvé tous les murs montez, pour autre usage, à la hauteur qu'il me faut. Tout lieu retiré requiert un proumenoir. Mes pensees dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent. Ceux qui estudient sans livre, en sont tous là.

La figure en est ronde, et n'a de plat, que ce qu'il faut à ma table et à mon siege: et vient m'offrant en se courbant, d'une veuë, tous mes livres, rengez sur des pulpitres à cinq degrez tout à l'environ. Elle a trois veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyver j'y suis moins continuellement: car ma maison est juchee sur un tertre, comme dit son nom: et n'a point de piece plus eventee que cette cy: qui me plaist d'estre un peu penible et à l'esquart, tant pour le fruit de l'exercice, que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siege. J'essaye à m'en rendre la domination pure: et à soustraire ce seul coing, à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Par tout ailleurs je n'ay qu'une auctorité verbale: en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n'a chez soy, où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher. L'ambition paye bien ses gents, de les tenir tousjours en montre, comme la statue d'un marché. Magna servitus est magna fortuna. Ils n'ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Je n'ay rien jugé de si rude en l'austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce que je voy en quelqu'une de leurs compagnies, avoir pour regle une perpetuelle societé de lieu: et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouve aucunement plus supportable, d'estre tousjours seul, que ne le pouvoir jamais estre.

Si quelqu'un me dit, que c'est avillir les muses, de s'en servir seulement de jouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps: à peine que je ne die toute autre fin estre ridicule. Je vis du jour à la journee, et parlant en reverence, ne vis que pour moy: mes desseins se terminent là. J'estudiay jeune pour l'ostentation; depuis, un peu pour m'assagir: à cette heure pour m'esbatre: jamais pour le quest. Une humeur vaine et despensiere que j'avois, apres cette sorte de meuble: non pour en prouvoir seulement mon besoing, mais de trois pas au dela, pour m'en tapisser et parer: je l'ay pieça abandonnee.

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