Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Je m’étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le nez et les joues.
— Où as-tu trouvé ce bois-là ? demandai-je.
Il murmura :
— Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C’est la peinture qui donne cette flambée, un punch d’essence et de vernis. Bonne maison !
Je riais, tant je le trouvais drôle, l’animal. Il reprit :
— Dire que c’est jour des Rois ! J’ai fait mettre une fève dans l’oie ; mais pas de reine, c’est embêtant, ça !
Je répétai, comme un écho :
— C’est embêtant ; mais que veux-tu que j’y fasse, moi ?
— Que tu en trouves, parbleu !
— De quoi ?
— Des femmes.
— Des femmes ?… Tu es fou ?
— J’ai bien trouvé l’eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous les marches du perron ; et rien ne pouvait me guider encore. — Tandis que, pour toi, une jupe c’est un indice certain. Cherche, mon vieux.
Il avait l’air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus s’il plaisantait.
Je répondis :
— Voyons, Marchas, tu blagues ?
— Je ne blague jamais dans le service.
— Mais où diable veux-tu que j’en trouve, des femmes ?
— Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et apporte.
Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit :
— Veux-tu une idée ?
— Oui.
— Va trouver le curé.
— Le curé ? Pour quoi faire ?
— Invite-le à souper et prie-le d’amener une femme.
— Le curé ! Une femme ! Ah-ah-ah !
Marchas reprit avec une extraordinaire gravité :
— Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit s’embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu’il nous faut une femme au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du doigt. S’il y en a une possible pour nous, et si tu t’y prends bien, il te l’indiquera.
— Voyons, Marchas ? À quoi penses-tu ?
— Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle. Nous savons vivre, parbleu, et nous serons d’une distinction parfaite, d’un chic extrême. Nomme-nous à l’abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et décide-le !
— Non, c’est impossible.
Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le gredin reprit :
— Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en parlerait dans toute l’armée. Ça te ferait une rude réputation.
J’hésitais, tenté par l’aventure. Il insista :
— Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller trouver le chef de l’Église en ce pays. Je t’en prie, vas-y. Je raconterai la chose en vers, dans la Revue des Deux Mondes, après la guerre, je te le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis un mois.
Je me levai en demandant :
— Où est le presbytère ?
— Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue ; et, au bout de l’avenue, l’église. Le presbytère est à côté.
Je sortais ; il me cria :
— Dis-lui le menu pour lui donner faim !
Je découvris sans peine la petite maison de l’ecclésiastique, à côté d’une grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la porte, qui n’avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de l’intérieur :
— Qui va là ?
Je répondis :
— Maréchal des logis de hussards.
J’entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face d’un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave homme.
Je fis le salut militaire.
— Bonjour, Monsieur le curé.
Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en répondant :
— Bonjour, mon ami ; entrez.
Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre feu, bien différent du brasier de Marchas.
Il me montra une chaise, et puis me dit :
— Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Monsieur l’abbé, permettez-moi d’abord de me présenter.
Et je lui tendis ma carte.
Il la reçut et lut à mi-voix :
« Le comte de Garens. »
Je repris :
— Nous sommes ici onze, Monsieur l’abbé, cinq en grand-garde et six installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d’Étreillis, Karl Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l’honneur de souper avec nous. C’est un souper des Rois, Monsieur le curé, et nous voudrions le rendre un peu gai.
Le prêtre souriait. Il murmura :
— Il me semble que ce n’est guère l’occasion de s’amuser.
Je répondis :
— Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore. C’est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n’avons-nous pas le droit de la jouer gaiement ? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l’échafaud ! Ce soir, nous voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut et non pas en soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort ?
Il répondit vivement :
— Vous avez raison, mon ami, et j’accepte avec grand plaisir votre invitation.
Il cria :
— Hermance !
Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda :
— Qué qui a ?
— Je ne dîne pas ici, ma fille.
— Où que vous dînez donc ?
— Avec MM. les hussards.
J’eus envie de dire : « Amenez votre bonne », pour voir la tête de Marchas, mais je n’osai point.
Je repris :
— Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu’un ou quelqu’une que je puisse inviter aussi ?
Il hésita, chercha et déclara :
— Non, personne !
J’insistai :
— Personne !.. Voyons, Monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant d’avoir des dames. Je m’entends, des ménages ! Est-ce que je sais, moi ? Le boulanger avec sa femme, l’épicier, le… le… le… l’horloger… le… le cordonnier… le… le pharmacien avec la pharmacienne… Nous avons un bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens d’ici.
Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution :
— Non, personne.
Je me mis à rire :
— Sacristi ! Monsieur le curé, c’est ennuyeux de n’avoir pas une reine, car nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n’y a pas un maire marié, un adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié ?…
— Non, toutes les dames sont parties.
— Quoi, il n’y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes ?
Mais tout à coup le curé se mit à rire, d’un rire violent qui le secouait tout entier, et il criait :