Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Cependant des doutes me restaient, cette femme était ivre et devait mentir.
Je repris : “Comment est-ce que vous ne racontez jamais ces aventures-là à personne, vous autres ?”
Elle me regarda avec une pitié profonde et si sincère que je la crus, pendant une minute, dégrisée par l’étonnement.
“Nous… Mais que tu es bête, mon cher ! Est-ce qu’on parle jamais de ça… Ah-ah-ah ! Est-ce que ton domestique te raconte ses petits profits, le sou du franc, et les autres ? Eh bien, ça, c’est notre sou du franc. Le mari ne doit pas se plaindre, quand nous n’allons point plus loin. Mais que tu es bête !.. Parler de ça, ce serait donner l’alarme à tous les niais ! Mais que tu es bête !.. Et puis, quel mal ça fait-il, du moment qu’on ne cède pas !”
Je demandai encore, très confus :
“Alors, on t’a souvent embrassée ?”
Elle répondit avec un air de mépris souverain pour l’homme qui en pouvait douter : “Parbleu… Mais toutes les femmes ont été embrassées souvent. Essaye avec n’importe qui, pour voir, toi, gros serin. Tiens, embrasse Mme de X… elle est, toute jeune, très honnête… Embrasse, mon ami… embrasse… et touche… tu verras… tu verras…Ah-ah-ah !..”
Tout à coup elle jeta son verre plein dans le lustre. Le champagne retomba en pluie, éteignit trois bougies, tacha les tentures, inonda la table, tandis que le cristal brisé s’éparpillait dans ma salle à manger. Puis elle voulut saisir la bouteille pour en faire autant, je l’en empêchai, alors elle se mit à crier, d’une voix suraiguë… et l’attaque de nerfs arriva… comme je l’avais prévu…
Quelques jours plus tard, je ne pensais plus guère à cet aveu de femme grise, quand je me trouvai par hasard, en soirée avec cette Mme de X… que ma maîtresse m’avait conseillé d’embrasser. Habitant le même quartier qu’elle, je lui proposai de la reconduire à sa porte, car elle était seule, ce soir-là. Elle accepta.
Dès que nous fûmes en voiture, je me dis : “Allons, il faut essayer”, mais je n’osai pas. Je ne savais comment débuter, comment attaquer.
Puis tout à coup j’eus le courage désespéré des lâches. Je lui dis :
“Comme vous étiez jolie, ce soir.”
Elle répondit en riant :
“Ce soir était donc une exception, puisque vous l’avez remarqué pour la première fois ?”
Je restais déjà sans réponse. La guerre galante ne me va point décidément. Je trouvai ceci, pourtant, après un peu de réflexion :
“Non, mais je n’ai jamais osé vous le dire.”
Elle fut étonnée :
“Pourquoi ?
— Parce que c’est… c’est un peu difficile
— Difficile de dire à une femme qu’elle est jolie ? Mais d’où sortez-vous ? On doit toujours le dire… même quand on ne le pense qu’à moitié… parce que ça nous fait toujours plaisir à entendre…”
Je me sentis animé tout à coup d’une audace fantastique, et, la saisissant par la taille, je cherchai sa bouche avec mes lèvres.
Cependant je devais trembler, et ne pas lui paraître si terrible. Je dus aussi combiner et exécuter fort mal mon mouvement, car elle ne fit que tourner la tête pour éviter mon contact, en disant : “Oh ! mais non.. c’est trop… c’est trop… Vous allez trop vite… prenez garde à ma coiffure… On n’embrasse pas une femme qui porte une coiffure comme la mienne !”
J’avais repris ma place, éperdu, désolé de cette déroute. Mais la voiture s’arrêtait devant sa porte. Elle descendit, me tendit la main, et, de sa voix la plus gracieuse : “Merci de m’avoir ramenée, cher Monsieur…. et n’oubliez pas mon conseil.”
Je l’ai revue trois jours plus tard. Elle avait tout oublié.
Et moi, Monsieur, je pense sans cesse aux autres… aux autres… à ceux qui savent compter avec les coiffures et saisir toutes les occasions… »
Je livre cette lettre, sans y rien ajouter, aux réflexions des lectrices et des lecteurs, mariés ou non.
23 novembre 1886
Le Horla (1887)
LE HORLA
(deuxième version)
8 mai. — Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même.
J’aime ma maison où j’ai grandi. De mes fenêtres, je vois la Seine qui coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque chez moi, la grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui passent.
À gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frêles ou larges, dominés par la flèche de fonte de la cathédrale, et pleins de cloches qui sonnent dans l’air bleu des belles matinées, jetant jusqu’à moi leur doux et lointain bourdonnement de fer, leur chant d’airain que la brise m’apporte, tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu’elle s’éveille ou s’assoupit.
Comme il faisait bon ce matin !
Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un remorqueur, gros comme une mouche, et qui râlait de peine en vomissant une fumée épaisse, défila devant ma grille.
Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.
15 mai. — J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste.
D’où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse ? On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaieté, avec des envies de chanter dans la gorge. — Pourquoi ? — Je descends le long de l’eau ; et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi. — Pourquoi ? — Est-ce un frisson de froid qui, frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, passant par mes yeux, a troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons sans le connaître, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idées, sur notre cœur lui-même, des effets rapides, surprenants et inexplicables.