Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
– Si je pouvais, répétait Coligny, je n’emporterai que des canons avec moi.
Charles IX venait de se lever lorsque l’amiral arriva aux appartements du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de bonne humeur, et lorsqu’il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le pressa tendrement dans ses bras et s’écria:
– Mon bon père, j’ai rêvé cette nuit que vous me battiez!
– Moi, Sire!
– Oui, oui, vous-même.
Déjà l’inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents, tandis que les catholiques ricanaient.
Les uns et les autres pressentaient quelqu’une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX était coutumier.
Mais le roi, éclatant de rire, continua:
– Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de France.
– Et de Navarre, Sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable à la paume.
Charles IX remercia Henri d’un geste gracieux et reprit:
– Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez.
– Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n’ignore pas que je n’ai jamais tenu une raquette…
– Allons, bon! Et moi qui comptais vous battre!
– Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette occasion le tenant de M. l’amiral que j’ai bien le droit d’appeler mon père et je relèverai en son nom le défi.
– Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n’est-ce pas, mon bon père? Venez, monsieur de Téligny. Venez aussi, monsieur de Guise.
Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement à cet exercice.
Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général des galères La Garde, qu’on appelait familièrement le capitaine Paulin.
Antoine Escalin des Aismars, baron de La Garde, était un soldat d’aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s’était élevé de grade en grade jusqu’au titre de général des galères, qui correspond à peu près à ce que nous appelons un contre-amiral.
C’était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille, catholique enragé par politique plutôt que par dévotion; mais il avait conçu pour Coligny une sorte d’admiration et d’estime; il s’intéressait fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle faveur.
Coligny l’avait spécialement chargé d’armer les vaisseaux qui devaient servir, car on comptait attaquer le duc d’Albe par terre et par mer; et le vieux La Garde s’était acquitté de sa mission avec le plus grand zèle: la flotte était prête.
Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison?
Avait-il flairé les projets de Catherine?
C’est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier, sans peur, il gardait pour lui ses impressions, et il avait coutume de dire à ses familiers:
– Attendons que souffle la tempête pour savoir de quel bord il faut virer.
Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.
Ceci se passait dans l’antichambre même du roi, en une embrasure de fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c’est sur ce fauteuil que Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que l’amiral avait étalée.
Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu’ils ne virent pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi, traverser l’antichambre, saluée au passage par les gentilshommes présents, et s’enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un spectre sous ses vêtements noirs.
Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l’Auxerrois, Catherine paraissait troublée.
Ses résolutions vacillaient.
Parfois, elle s’arrêtait court dans les longues promenades solitaires qu’elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d’elle l’eût entendue murmurer alors:
– C’était mon fils…
Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit jusqu’alors fermé, solidement verrouillé? Était-ce l’aveu d’une douleur et d’un regret qui montait ainsi à ses lèvres serrées?
Si cela est, si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange qu’on appelle le remords, si son âme était troublée, si son esprit sondait avec effroi les abîmes qu’elle avait creusés, ceux qui l’eussent parfaitement connue, Ruggieri par exemple, eussent redouté l’explosion de ce remords.
En effet, Catherine n’était pas femme à reculer. Si une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait chercher à l’étouffer sous des clameurs plus terribles. Si elle était troublée, elle devait s’enfoncer plus profondément dans la tempête qui grondait en son esprit. Si les spectres de Marillac et d’Alice, de Panigarola et de Jeanne d’Albret, si ces spectres, disons-nous, se dressaient au milieu de ses nuits sans sommeil, si l’ombre de son fils venait lui murmurer ces paroles qui bruissaient sans cesse à ses oreilles… «Êtes-vous contente, ma mère?… mais pourquoi me tuer de cette manière?…» Oui, si cela était, Catherine devait chercher à faire taire la voix de son enfant sous des voix plus atroces, et à entourer son fantôme d’une telle foule de fantômes qu’il lui devint impossible de le distinguer!
– C’était mon fils!…
Et lorsqu’elle avait prononcé ces paroles à demi-voix en regardant autour d’elle avec la profonde angoisse des inexprimables horreurs, elle frémissait, ses poings se serraient, la fièvre brûlait son front, et elle ajoutait:
– Hâtons-nous! hâtons-nous!…
Ainsi son remords, si c’était du remords, aboutissait à une hâte plus fébrile, à une soif de sang plus brûlante; ainsi le malheureux dont les liqueurs fortes ont brûlé la poitrine, ne trouve qu’un remède au feu qui le dévore: boire, boire encore, du feu sur le feu!
Catherine songeait:
– Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!
La folie des meurtres innombrables l’envahissait.
Et dans le détraquement de sa cervelle, maintenant, l’hystérie religieuse montait en flux rapides.
– Après tout, c’est pour Dieu!… Dieu le veut!… Il faut en finir!…
Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu’elle se trouvait seule, le sourire radieux qu’elle affectait devant la cour disparu de ses lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny.
Au bout de la galerie, au moment d’entrer dans son oratoire, elle vit un homme qui l’attendait. C’était Maurevert. Il s’inclina comme pour la saluer et murmura:
– J’attends votre dernier ordre, madame.
Catherine laissa couler un long regard jusqu’au bout de la galerie, jusqu’à l’antichambre, jusqu’à Coligny qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement avec La Garde.