Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Le charpentier grimpe dans le ciel, le cocher rôde par les rues ; le mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des mers. L’employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant ; et dans la même petite glace où il s’est regardé, jeune, avec sa moustache blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe blanche, le jour où il est mis à la retraite. Alors, c’est fini, la vie est fermée, l’avenir clos. Comment cela se fait-il qu’on en soit là, déjà ? Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu’aucun événement se soit accompli, qu’aucune surprise de l’existence vous ait jamais secoué ? Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés !
Alors on s’en va, plus misérable encore, avec l’infime pension de retraite. On se retire aux environs de Paris, dans un village à dépotoirs, où l’on meurt presque tout de suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes besognes aux mêmes heures.
Parlons des chefs maintenant.
Les quelques inconnus d’avant-hier qui, hier, se sont réveillés ministres n’ont pas pu ressentir un plus violent affolement d’orgueil qu’un vieil employé nommé chef. Lui, l’opprimé, l’humilié, le triste obéissant, il commande, il en a le droit, – et il se venge. Il parle haut, durement, insolemment, et les subordonnés s’inclinent.
Il faut excepter certains ministères comme celui de l’instruction publique, où d’anciennes traditions de bienveillance et de courtoisie ont été jusqu’ici conservées. D’autres sont des galères. J’ai cité celui de la marine ; j’y reviens. J’y ai passé, je le connais. Là-dedans on a le ton de commandement des officiers sur leur pont.
Il n’est pas le seul ; d’ailleurs, rien n’égale la morgue, l’outrecuidance, l’insolence de certains pions parvenus, dont l’ancienneté a fait des rois de bureau, des despotes au rond de cuir.
L’ouvrier insulté par le contremaître retrousse ses manches et frappe du poing. Puis il ramasse ses outils et cherche un autre chantier. Un employé un peu fier serait sans pain le lendemain, et pour longtemps, sinon pour toujours.
Dernièrement, un ministre prenant possession de son département prononçait à peu près ces paroles devant les « hauts fonctionnaires » de son administration, les chefs et les employés : « Et n’oubliez pas, messieurs, que j’exige votre estime et votre obéissance : votre estime, parce que j’y ai droit ; votre obéissance, parce que vous me la devez ».
Cela sent-il assez l’autoritaire parvenu ?
Et songeons à ce que deviendra un pareil discours passant de bouche en bouche jusqu’au sous-chef haranguant ses expéditionnaires !
Oh ! il y a bien des cœurs froissés dans ces vastes usines à papier noirci, et des cœurs tristes, et de grandes misères, et de pauvres gens instruits, capables, qui auraient pu être quelqu’un, et qui ne seront jamais rien, et qui ne marieront point leurs filles sans dot, à moins de leur faire épouser un employé comme eux.
Émile Zola
(Le Gaulois, 14 janvier 1882)
Il est des noms qui semblent destinés à la célébrité, qui sonnent et qui restent dans les mémoires. Peut-on oublier Balzac, peut-on oublier Hugo quand une fois on a entendu retentir ces syllabes courtes et éclatantes ? Mais, de tous les noms littéraires, il n’en est point peut-être qui saute plus brusquement aux yeux et s’attache plus fortement au souvenir que celui de Zola. Il éclate comme deux notes de clairon, violent, tapageur, entre dans l’oreille, l’emplit de sa brusque et sonore gaieté. Zola, quel appel au public ! Quel cri d’éveil ! Et quelle fortune pour un écrivain de talent de naître ainsi doté par l’état civil !
Et jamais nom est-il mieux tombé sur un homme ? Il semble un défi de combat, une menace d’attaque, un chant de victoire. Or qui donc, parmi les écrivains d’aujourd’hui, a combattu plus furieusement pour ses idées ; qui donc a attaqué plus brutalement ce qu’il croyait injuste et faux ; qui donc a triomphé plus vite et plus bruyamment de l’indifférence d’abord, puis de la résistance hésitante, du grand public ?
Sa personne aussi répond à son talent. Âgé de quarante et quelques ans, il est de taille moyenne, un peu gros, d’aspect bonhomme mais obstiné. Sa tête, très semblable à celles qu’on retrouve dans beaucoup de tableaux italiens du XVIe siècle, sans être belle, présente un grand caractère de puissance et d’intelligence. Les cheveux courts se redressent sur un front très développé ; et le nez droit s’arrête, coupé net, comme par un coup de ciseau trop brusque, au-dessus de la lèvre Supérieure, ombragée d’une moustache noire assez épaisse. Tout le bas de cette figure grasse, mais énergique, est couvert de barbe taillée près de la peau. Le regard noir, myope, pénétrant, fouille, sourit, souvent méprisant, souvent ironique, tandis qu’un pli très particulier retrousse la lèvre supérieure, d’une façon drôle et moqueuse. Toute sa personne ronde et forte donne l’idée d’un boulet de canon ; elle porte crânement son nom brutal aux deux syllabes bondissantes dans le retentissement des deux voyelles.
Que n’a-t-on pas dit de son œuvre ? Que n’en doit-on pas dire encore ? Il est brutal aussi, cet œuvre ; il a déchiré, crevé les conventions du comme-il-faut littéraire, passant au travers ainsi qu’un clown musculeux dans un cerceau de papier. Ce qu’a eu surtout cet écrivain, c’est l’audace du mot propre (je vois sourire les gens d’esprit) et le mépris des périphrases. Plus que personne, il pourrait dire, après Boileau :
J’appelle un chat un chat...
Il semble même parfois pousser jusqu’au défi cet amour de la vérité nue. Son style large, plein d’images, n’est pas sobre et précis comme celui de Flaubert, ni ciselé et raffiné comme celui de Théophile Gautier, ni subtilement brisé, trouveur, compliqué, délicatement séduisant comme celui de Goncourt. Il est surabondant et impétueux comme un fleuve débordé qui roule de tout. Fils des romantiques, romantique malgré lui dans ses procédés (il l’avoue avec regret) il a fait d’admirables livres qui gardent quand même des allures de poèmes sans poésie voulue, de poèmes sans conventions poétiques, sans parti pris, où les choses quelles qu’elles soient, surgissent égales dans leur réalité, et se reflètent, élargies, jamais déformées, répugnantes ou séduisantes, laides ou belles indifféremment, dans ce miroir de vérité, grossissant, mais toujours fidèle et probe, que l’écrivain porte en lui.
Le Ventre de Paris n’est-il pas le poème des nourritures ? L’Assommoir n’est-il pas le poème de la soûlerie ? Nana n’est-il pas le poème du vice ?
Qu’est donc ceci, sinon de la haute poésie, sinon l’agrandissement magnifique de la gueuse.
« Elle demeurait debout, au milieu des richesses entassées de son hôtel, avec un peuple d’hommes abattus à ses pieds. Comme ces monstres antiques dont le domaine redouté était couvert d’ossements, elle posait ses pieds sur des crânes ; et des catastrophes l’entouraient, la flambée furieuse de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont perdu dans les mers de Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, l’imbécillité satisfaite de La Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe sorti la veille de prison. Son œuvre de ruine et de mort était faite ; la mouche envolée de l’ordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu’à se poser sur eux. C’était bien, c’était juste : elle avait vengé son monde, les gueux et les abandonnés. Et, tandis que, dans une gloire, son sexe montait et rayonnait sur ces victimes étendues, pareil à un soleil levant qui éclaire un champ de carnage, elle gardait son inconscience de bête superbe, ignorante de sa besogne, bonne fille toujours. »