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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Lorsque je m'éveillai, l'odeur de sang avait disparu. J'étais allongé sur un sofa d'osier, dans la cour intérieure du palais. La lumière nacrée du petit matin se déployait, et j'entendais les corneilles, qui criaillaient au loin. A part ce doux murmure, le silence de la demeure était complet. Je n'étais toujours pas sûr de comprendre ce qui était arrivé, lorsqu'une main amie m'offrit du thé. Milan Djuric. Il était en bras de chemise, en sueur, Uzi à l'épaule. Il vint s'asseoir auprès de moi et me raconta son histoire, sans préambule, de sa voix grave. Je l'écoutai, en buvant le breuvage au gingembre. Sa voix me fit du bien. Elle offrait un écho à la fois fracassant et réconfortant à mon propre destin.

Milan Djuric comptait parmi les victimes de mon père.

Dans les années soixante, Djuric était un enfant tsigane parmi d'autres, vivant dans les terrains vagues de la ceinture parisienne. Nomade, libre et heureux. Il n'avait que le tort d'être orphelin. En 1963, on l'envoya à la clinique Pasteur, à Neuilly. Le petit Milan était âgé de dix ans. Aussitôt, Pierre Sénicier lui injecta des staphylocoques au creux des rotules, afin d'infecter ses membres inférieurs. A titre d'expérience. L'opération se déroula quelques jours avant l'incendie final – la «purification» du chirurgien, qui allait être démasqué. Or, malgré son infirmité, Djuric réussit à s'échapper des flammes en rampant le long des pelouses. Il fut le seul survivant du laboratoire expérimental.

Durant quelques semaines, il fut soigné avec attention dans un hôpital parisien. Enfin on lui apprit qu'il était hors de danger mais que sa croissance physique, du fait de l'infection de ses cartilages, n'irait jamais plus loin. Djuric était devenu un «nain accidentel». Le Rom comprit qu'il était deux fois différent. Deux fois marginal. A la fois tsigane et difforme.

Le petit garçon bénéficia alors d'une bourse d'Etat. Il se concentra sur ses études, lut avec avidité, se perfectionna en français, apprit aussi le bulgare, le hongrois, l'albanais et, bien sûr, approfondit sa connaissance du romani. Il étudia l'histoire de son peuple, découvrit l'origine indienne des Roms et le long voyage qui les avait amenés en Europe. Djuric décida qu'il serait médecin, mais qu'il exercerait là où les Tsiganes se comptent par millions: les Balkans. Djuric devint un élève brillant et assidu. A vingt-quatre ans, il achevait ses études et passait son internat avec succès. Il adhérait aussi au parti communiste, afin d'obtenir plus facilement l'autorisation de s'installer au-delà du mur de Berlin, parmi les siens. Jamais il ne chercha à retrouver le docteur sadique qui lui avait fait tant de mal. Il s'évertua au contraire à effacer de sa mémoire son séjour à la clinique. Son corps était là pour se souvenir à sa place.

Pendant quinze années, Milan Djuric soigna les Roms avec patience et ferveur, circulant à travers les pays de l'Est à bord de sa Trabant. Plusieurs fois il écopa de peines de prison. Il affronta toutes les accusations, mais il s'en sortit toujours. Docteur des Tsiganes, il soignait les siens, ceux qu'aucun médecin ne voulait prendre en compte, à moins qu'il ne s'agisse de stériliser leurs femmes ou de rédiger leurs fiches anthropométriques.

Puis vint ce jour de pluie où je sonnai à sa porte. A bien des égards, j'étais le visiteur du malheur. D'abord, je le forçais à se plonger dans l'affaire Rajko. Ensuite, confusément, je lui rappelais, par une ressemblance physique, des terreurs oubliées. Sur l'instant, il ne sut définir d'où lui venait cette impression de déjà-vu. Pourtant, les semaines suivantes, mon visage revint le hanter. Peu à peu, il se souvint. Il mit des noms et des circonstances sur mes traits. Il comprit ce que j'ignorais encore: le lien du sang qui m'unissait à Pierre Sénicier.

Lorsque je lui téléphonai, à mon retour d'Afrique, Djuric m'interrogea. Je ne répondis pas. Sa conviction s'approfondit. Il devina aussi que j'approchais du but: l'affrontement avec l'être diabolique. Il prit l'avion à destination de Paris. Là, il me surprit alors que je rentrais de la demeure des Braesler, le matin du 2 octobre. Il me suivit jusqu'à l'ambassade indienne, se débrouilla pour connaître ma destination, puis demanda à son tour un visa pour le Bengale, sur son passeport français.

Le 5 octobre, au matin, le médecin était encore sur mes traces, près du centre Monde Unique. Il reconnut Pierre Doisneau/Sénicier. Il m'emboîta le pas jusqu'au Marble Palace. Il savait que le temps de l'affrontement était venu. Pour moi. Pour lui. Pour l'autre. Mais le soir, il ne put se glisser à temps dans la demeure de marbre. Lorsqu'il pénétra dans le palais, il avait perdu ma piste. Il longea les colonnes, les cages des corneilles, monta l'escalier du patio, fouilla chaque pièce et découvrit enfin Marie-Anne Sénicier, prisonnière et blessée. Son époux l'avait torturée afin de connaître les raisons de son émotion. Djuric la libéra. La femme ne dit rien – ses mâchoires étaient entravées par de multiples pointes sanglantes – mais elle courut en direction du bunker. Elle savait que le piège s'était refermé sur moi. Lorsqu'elle pénétra dans le laboratoire, Djuric dévalait seulement les marches de marbre. La suite des événements restera à jamais imprimée sur les plaques sensibles de mon âme: l'attaque de Pierre Sénicier, sa lame aveuglante tranchant le cou de ma mère, et mon arme impuissante à anéantir le monstre. Quand Djuric apparut et tira sa rafale d'Uzi, je crus à une hallucination. Pourtant, avant de plonger dans les ténèbres, je sus que mon ange gardien m'avait sauvé des griffes de mon père. Un ange pas plus haut qu'une borne d'incendie, mais dont la vengeance transversale avait gravé dans la faïence l'épitaphe finale de toute l'aventure.

Il était six heures du matin. A mon tour je racontai mon histoire. Lorsque j'eus achevé mon récit, Djuric ne fit aucun commentaire. Il se leva et m'expliqua son plan pour les heures à venir. Durant toute la nuit, il avait travaillé au bouclage définitif du laboratoire. Il avait anesthésié les rares enfants vivants, puis leur avait injecté de fortes doses d'aseptiques. Il avait aidé ces victimes à s'enfuir, espérant que ces êtres difformes trouveraient leur juste place dans la capitale des maudits. Il avait ensuite découvert Frédéric, mon frère, qui avait succombé dans ses bras en appelant sa mère. Puis il était retourné dans le bunker et avait regroupé les cadavres dans la salle principale, afin de les brûler II m'attendait pour allumer le bûcher et maîtriser les flammes. «Les Sénicier?» demandai-je après un long silence.

Djuric répondit d'un ton égaclass="underline"

– Soit nous brûlons leurs corps avec les autres, soit nous les portons à Kali Ghat, sur les berges du fleuve. Là-bas, des hommes se chargent d'incinérer les cadavres, selon la tradition indienne.

– Pourquoi eux et pas les enfants?

– Il y en a trop, Louis.

– Brûlons Pierre Sénicier ici. Nous emporterons ma mère et mon frère à Kali Ghat.

A partir de cet instant, ce ne fut que flammes et chaleur. La faïence explosait dans la fournaise, l'odeur de viande grillée nous montait à la tête à mesure que nous nourrissions l'atroce foyer de corps humains. Mes mains brûlées me permettaient d'ordonner au plus près le brasier. Mon esprit n'était qu'absence, alors que je replaçais dans le feu les membres qui s'en échappaient. La lourde fumée s'évacuait par les soupiraux ouverts sur le patio. Nous savions que ces exhalaisons allaient attirer les serviteurs et réveiller les habitants du quartier. Ils viendraient éteindre le feu et constater les dégâts. Obscurément, je songeai à l'incendie de la clinique auquel le petit Milan avait échappé, malgré ses jambes atrophiées. Je songeai à Bangui, lorsque ma mère avait sacrifié mes mains pour me sauver la vie. Djuric et moi étions tous deux des fils du feu. Et nous brûlions là notre dernier lien avec ces origines infernales.

Aussitôt après, nous empruntâmes un break dans le garage, glissâmes à l'arrière les corps de Marie-Anne et de Frédéric Sénicier. Je pris le volant, c'est Djuric qui me guidait à travers les ruelles de Calcutta. En dix minutes, nous atteignîmes Kali Ghat. Le quartier était traversé par une rue étroite et interminable, qui longeait de petits affluents du fleuve, aux eaux mortes et verdâtres. Des bordels succédaient à des ateliers de sculptures religieuses. Tout semblait dormir.

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