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Les Essais - Livre III

Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivité qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la littérature française, quoique l'un des plus anciens. À la mort de son ami La Boétie, Montaigne décide en effet de prendre la plume pour perpétuer leurs discussions si fécondes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abordés, de l'amitié à l'éducation, de la philosophie à la lecture, de la religion à la mort des hommes. En s'observant lui-même, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une réflexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pensée humaine.
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
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Nature les donne tousjours plus heureuses, que ne sont celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l'aage doré des Poëtes: et l'estat où nous voyons vivre les nations, qui n'en ont point d'autres. En voila, qui pour tous juges, employent en leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes: Et ces autres, eslisent le jour du marché, quelqu'un d'entr'eux, qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences, et à l'oeil; sans obligation d'exemple, et de consequence? A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, prouveut sagement qu'on n'y menast aucuns escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne peuplassent en ce nouveau monde. Comme estant science de sa nature, generatrice d'altercation et division, jugeant avec Platon, que c'est une mauvaise provision de païs, que jurisconsultes, et medecins.

Pourquoy est-ce, que nostre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible, en contract et testament: Et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escrive, ne trouve en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n'est, que les Princes de cet art s'appliquans d'une peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures, et si menuës partitions: qu'elles ne peuvent plus tomber soubs aucun reiglement et prescription, ny aucune certaine intelligence. Confusum est quidquid usque in pulverem sectum est. Qui a veu des enfans, essayans de renger à certain nombre, une masse d'argent vif: plus ils le pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce genereux metaclass="underline" il fuit à leur art, et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C'est de mesme; car en subdivisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes: on nous met en train, d'estendre et diversifier les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde, en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondement remuée. Difficultatem facit doctrina. Nous doutions sur Ulpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diversité innumerable d'opinions: non point s'en parer, et en entester la posterité.

Je ne sçay qu'en dire: mais il se sent par experience, que tant d'interpretations dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour estre entendu; s'il ne l'a peu, moins le fera un moins habille: et un tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouvrons la matiere, et l'espandons en la destrempant. D'un subject nous en faisons mille: et retombons en multipliant et subdivisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Jamais deux hommes ne jugerent pareillement de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en divers hommes, mais en mesme homme, à diverses heures. Ordinairement je trouve à doubter, en ce que le commentaire n'a da gné toucher. Je bronche plus volontiers en païs plat: comme certains chevaux, que je cognois, qui choppent plus souvent en chemin uny.

Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s'embesongne, duquel l'interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire, le renvoye à son suivant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l'avoit trouvé. Quand est-il convenu entre nous, ce livre en a assez, il n'y a meshuy plus que dire? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interpretations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin d'interpreter? s'y voit-il quelque progrez et advancement vers la tranquillité? nous faut-il moins d'advocats et de juges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons et ensevelissons l'intelligence. Nous ne la descouvrons plus, qu'à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s'empestrant, en sa besongne: comme nos vers à soye, et s'y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing, je ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu'il y court, tant de difficultez luy traversent la voye, d'empeschemens et de nouvelles questes, qu'elles l'esgarent et l'enyvrent. Non guere autrement, qu'il advint aux chiens d'Esope, lesquels descouvrans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouvans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d'asseicher le passage, et s'y estoufferent. A quoy se rencontre, ce qu'un Crates disoit des escrits de Heraclitus, qu'ils avoient besoin d'un lecteur bon nageur, afin que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l'engloutist et suffoquast.

Ce n'est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d'autres, ou que nous-mesmes avous trouvé en cette chasse de cognoissance: un plus habile ne s'en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suivant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l'autre monde. C'est signe de racourcissement d'esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s'arreste en soy. Il pretend tousjours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S'il ne s'avance, et ne se presse, et ne s'accule, et ne se choque et tournevire, il n'est vif qu'à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c'est admiration; chasse, ambiguité: Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurement et obliquement: ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C'est un mouvement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inventions s'eschauffent, se suivent, et s'entreproduisent l'une l'autre.

Ainsi voit-on en un ruisseau coulant,

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