Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre II - L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
– Écoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner de bon cœur cet argent dont tu ne saurais que faire?
– Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou… ah! mais, c’est fameux cela! Je vais hériter… hériter du grand coffre! Je…
Gillot ne put achever. Le vieillard s’était précipité sur lui et, d’un tour de main, l’avait bâillonné. Puis, saisissant une corde que sans doute il avait préparée d’avance, il le lia sur son fauteuil.
Cela s’était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé par l’épouvante, se vit dans l’impossibilité de faire un mouvement en même temps qu’il voulut essayer de se défendre. Il ouvrait des yeux terribles, emplis de cette horreur qu’il avait déjà éprouvée dans la cave lorsque l’oncle l’avait attaché au poteau.
Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant comme un lutin, plaçant dans une armoire les écus que Gillot avait jetés sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opération fut terminée, quand il eut refermé l’armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le débâillonna.
Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit patiemment. Quand son neveu eut compris que ses lamentations étaient inutiles, quand il se tut, Gilles lui dit paisiblement:
– Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C’est ta part: cinquante écus. Le reste est pour moi. Ce n’est pas moi le fou, c’est toi. Ce n’est pas toi qui hérites, c’est moi. Tu vois comme c’est simple.
Le vieillard sourit et se versa un verre de vin qu’il but lentement.
– Avec ces cinquante écus, tu t’en iras chercher fortune ailleurs, et tâche que je ne t’y reprenne plus, ou sans ça, cette fois, plus de pitié: je t’occis.
La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande résignation:
– Puisque vous le voulez ainsi, mon bon oncle… je m’en irai… je me contenterai de ces cinquante pauvres écus.
– Et où iras-tu? demanda le vieillard dont le rire terrible retentit à nouveau.
– Je ne sais pas… je quitterai Paris…
– Oui, j’y compte. Mais avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me dénoncer au maréchal, hein?… Si fait! Je te connais. Tu es presque aussi avare que moi. Tu risquerais mon coup de dague dans l’espoir de reprendre les fameux trois mille écus… Trois mille écus d’or!… À toi!… Imbécile, va… Or, je ne veux pas que tu parles, tu entends bien?
– Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!
– Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et pour cela, je vais te couper la langue!
Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:
– C’est toi qui m’en as donné l’idée. Comme tu m’avais déjà donné l’idée de te couper les oreilles. Bonnes idées, mon garçon, fameuses idées!
Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent telles qu’il renversa la tête, exhala un soupir d’angoisse, et s’évanouit.
Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas de cuisine.
Puis saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s’approcha de l’infortuné.
Mais alors, il s’aperçut qu’il était plus difficile d’arracher une langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa tenaille d’une main, son coutelas de l’autre.
– Bah! grommela-t-il, j’en viendrai bien à bout… Ce pauvre Gillot, tout de même! Je le regretterai quand il ne sera plus là… j’aurais fini par le dépecer morceau par morceau.
Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu’aurait son neveu.
Il était sinistre.
Dehors, la tempête faisait rage autour de l’hôtel et par moment s’engouffrait en gémissant dans les couloirs.
Le vieillard écoutait ces plaintes en frissonnant, puis se remettait à rire.
Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.
Les hésitations de Gilles cessèrent à l’instant même. Gillot n’eut pas le temps de pousser jusqu’au bout le cri de terreur et de supplication que déjà l’horrible vieux lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou plutôt, il cherchait à lui enfoncer.
Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflées par l’effort, serrait les dents, en une crise de désespoir.
Cette lutte muette était effroyable.
Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une hideuse clameur stridente, frénétique: la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de couper cette langue!
– Tant pis! murmura Gilles. S’il ne s’était pas débattu, j’eusse coupé proprement la chose avec mon couteau.
Et comme il commençait son ricanement de démon, comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenêtre et éteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui aussi, se mit tout à coup à hurler d’épouvante. Gillot venait de le saisir à la gorge!
Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s’était raidi d’un effort étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait son bras, Gillot, à demi-mort, mais rendu fou furieux par l’atroce douleur, s’était levé et se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot râlant, Gillot proférant des moignons de paroles, Gillot épouvantable, sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts s’incrustèrent dans sa gorge, tous deux roulèrent sur le carreau…
Pendant quelques minutes, l’obscurité fut pleine de râles, de secousses, de grognements…
Puis tout s’apaisa…
Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la fenêtre ouverte, il éclaira deux cadavres enlacés, dont l’un, la figure rouge de sang, serrait encore l’autre à la gorge.
XXII DIEU LE VEUT!
Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel de Saint-Germain-l’Auxerrois. Il priait, c’est-à-dire qu’il discutait avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps-à-corps. Il semblait de pierre. Les plis de sa robe n’avaient pas un tressaillement. La prière au pied des autels, chez ce moine incrédule, prenait la forme la plus pure, la plus idéale, la plus auguste de la prière. Il ne s’adressait pas à un être surnaturel, il s’adressait à lui-même. Il n’implorait ni la bonté, ni la puissance de la divinité: il cherchait dans son âme tourmentée une lueur de vérité.
Voici quelle fut la prière du moine dans la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte, guettait l’arrivée d’Alice de Lux, l’arrivée du comte de Marillac, tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles demoiselles, là-bas, au fond, attendaient, pétrifiées, le poignard à la main.
– Christ a souffert. Socrate a souffert. Mais tous deux étaient soutenus par une idée sublime. Moi qui ai l’âme vaste d’un Christ, l’âme lucide d’un Socrate, je souffre comme eux, et je ne trouve pour me soutenir qu’une idée basse, malingre et d’étroite envergure: la vengeance. Christ et Socrate étaient des hommes comme moi. Et toute l’histoire, tous les écrits, tous les témoignages des contemporains prouvent qu’ils sont morts en pleine sérénité. Moi qui ai rêvé de larges fraternités comme Christ, moi qui ai conçu une république plus belle que la république de Platon, je ne trouve en moi que haine et passion déchaînées… Pourquoi? Est-ce parce qu’une femme s’est dressée sur ma route? Est-ce parce que j’ai aimé cette femme?… Tâchons à voir clair en moi-même… Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu’ai-je fait?… Ce que j’ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j’ai fait passer ma haine dans l’âme des multitudes à qui j’ai parlé au nom de Dieu, c’est-à-dire au nom de ce qui est pour les hommes, la Bonté, le Pardon, la Justice. Donc, au nom de la Justice, j’ai indiqué qu’il fallait être injuste envers une foule de malheureux; au nom du Pardon, j’ai soutenu qu’il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de la Bonté, j’ai déchaîné la haine… Les huguenots vont être détruits parce qu’ils ont eu horreur du mensonge et de la simonie… Parce que j’ai déclaré qu’ils étaient l’hérésie, l’imposture et la trahison… parce que j’ai voulu atteindre Marillac! Oui, oui! Pour moi, tout est là. Je veux ignorer la politique de Catherine et de Charles et de Guise. Ils veulent tuer comme je veux tuer. Pourquoi? Peu m’importe! Ce qui importe, c’est que nous avions tous besoin les uns des autres pour assouvir nos passions et que nous avons fait d’effroyables alliances… Que ces alliances servent les secrets desseins de la sainte Inquisition de Rome, que l’esprit impur de la domination nous ait suscités, que nous soyons de misérables instruments aux mains de la puissance occulte qui veut asservir le monde, là n’est pas la question pour moi… J’ai voulu tuer Marillac. Voilà ma vérité à moi! J’ai voulu emporter cette femme! J’ai voulu conquérir un baiser, et pour ce baiser, j’ai mis le feu aux quatre horizons du monde!… Or, où en suis-je maintenant? Il s’agit de préciser: je ne peux plus m’échapper par quelque argument; me voici en présence de l’inévitable. Voici: aujourd’hui, l’envoyée de Catherine m’est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à Saint-Germain-l’Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voilà bien ce qui m’a été dit… Et lorsque j’arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j’arrive chercher de l’amour, c’est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!… Ô sombre génie! ô ténébreuse conspiratrice! qu’attends-tu de moi?… Ce que tu attends de moi, reine, c’est que je mette dans l’âme de cet homme autant de douleur, autant de haine qu’il y en a dans la mienne! Et c’est cela que j’ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!… à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani-Garola, moi, qu’au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le probe gentilhomme, moi qui rêvais de pitiés souveraines, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme non pas en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, l’âme forte et la pensée riante, mais dans l’ombre, après l’avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la main, mais par un papier, par une forfaiture!… Voilà ce que je vais faire! Et cela pour qu’une femme qui ne m’aime pas soit à moi! Pour que deux êtres qui s’adorent soient à jamais séparés!…Le ferai-je?…Et si je le fais, voyons?… J’emporte cette femme. Elle est à moi… Supposons la chose faite… me voici avec elle, au loin, où cela? Peu importe… je m’approche d’elle… la voici qui pleure… où vais-je trouver les paroles de consolation? Alice, Alice, écoute-moi. Écoute l’amour… l’amour!… Ah! quelle révolte la met debout! quel mépris dans ses yeux!… Et cette bouche de la femme adorée, cette bouche où je viens chercher un baiser… ah!…