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Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I

Электронная книга - «Mémoires d'Outre-Tombe. Tome I». Краткое содержание книги:

Les «Mémoires d'Outre-Tombe» se divisent en quatre parties (ou tomes).
La première partie (1768–1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l’émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.
Le tome 1 comprend les livres I à VI.
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Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont différentes, il est vrai: le matelot a mené une vie errante, le laboureur n’a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également les étoiles et prédisent l’avenir en creusant leurs sillons. À l’un, l’alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l’autre, la procellaria, le courlis, l’alcyon, – leurs prophètes. Ils se retirent le soir, celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière; frêles demeures, où l’ouragan qui les ébranle n’agite point des consciences tranquilles.

If the wind tempestuous is blowing,    Still no danger they descry; The guiltless heart its boon bestowing,    Soothes them with its Lullaby, etc., etc.

«Si le vent souffle orageux, ils n’aperçoivent aucun danger; le cœur innocent, versant son baume, les berce avec ses dodo, l’enfant do; dodo, l’enfant do, etc.

Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il laissera sa vie: peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons, pour continuer son voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot désert que l’on ne retrouvera jamais, ainsi qu’il a dormi isolé dans son hamac, au milieu de l’Océan.

Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus léger mouvement du gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L’élégance des mâts et des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues, les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu’il vogue penché par un autan contraire, soit qu’il fuie droit devant un aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du génie de l’homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent contre la carène; tantôt l’onde paisible se divise, sans résistance, devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la beauté de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, déployées dans leur largeur, s’arrondissent comme de vastes cylindres; les plus hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d’une sirène. Animé d’un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme avec le soc d’une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers.

Sur ce chemin de l’Océan, le long duquel on n’aperçoit ni arbres, ni villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n’a pour bornes que les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les astres, la plus belle des aventures, quand on n’est pas en quête de terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se découvre mutuellement à l’horizon avec la longue-vue; on se dirige les uns vers les autres. Les équipages et les passagers s’empressent sur le pont. Les deux bâtiments s’approchent, hissent leur pavillon, carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d’arrière, se hèlent avec le porte-voix: «Le nom du navire? De quel port? Le nom du capitaine? D’où vient-il? Combien de jours de traversée? La latitude et la longitude? À Dieu, va!» On lâche les ris; la voile retombe. Les matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans mot dire: les uns vont chercher le soleil de l’Asie, les autres le soleil de l’Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur l’Océan; on se fait un signe de loin: à Dieu, va! Le port commun est l’Éternité.

Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse?

Le maître de l’équipage de mon vaisseau malouin était un ancien subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l’Inde, sous le bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d’Estaing; il s’était trouvé à une multitude d’affaires. Appuyé sur l’avant du vaisseau, auprès du beaupré, de même qu’un vétéran assis sous la treille de son petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me peignait le moment du branle-bas, l’effet des détonations de l’artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers plus beaux que les chênes. Il m’expliquait tout cela par des comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier était un grand chou, la robe d’un Indien celle de ma grand’mère; les chameaux ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de l’Orient, et notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l’éloge de l’incomparable beauté de notre patrie.

La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les Quarts, l’heure de l’habillement, celle de la revue, celle des repas. Le matin, à un signal, l’équipage, rangé sur le pont, dépouillait la chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans. La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des pattes goudronnées.

Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des gamelles, plongeaient l’un après l’autre, régulièrement et sans fraude, leur cuiller d’étain dans la soupe flottante au roulis. Ceux qui n’avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un verre d’eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande salée à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l’arrière du vaisseau, et l’on dînait à la vue d’une mer bleue, tachetée çà et là de marques blanches par les écorchures de la brise.

Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le dôme céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de ciel en changeant de rêve.

Les passagers, à bord d’un vaisseau, offrent une société différente de celle de l’équipage: ils appartiennent à un autre élément; leurs destinées sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les autres le repos; ceux-là retournent à leur patrie, ceux-ci la quittent; d’autres naviguent pour s’instruire des mœurs des peuples, pour étudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connaître dans cette hôtellerie errante qui voyage avec le voyageur, d’apprendre maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des amitiés. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères.

* * *

Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis Tulloch avait servi dans l’artillerie: peintre, musicien, mathématicien, il parlait plusieurs langues. L’abbé Nagot, supérieur des Sulpiciens, ayant rencontré l’officier anglican, en fit un catholique: il emmenait son néophyte à Baltimore.

Je m’accointai avec Tulloch: comme j’étais alors profond philosophe, je l’invitais à revenir chez ses parents[449]. Le spectacle que nous avions sous les yeux le transportait d’admiration. Nous nous levions la nuit, lorsque le pont était abandonné à l’officier de quart et à quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: Tuta æquora silent.[450] Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long de ses flancs. Des milliers d’étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l’infini dans le ciel et sur les flots! Jamais Dieu ne m’a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j’avais l’immensité sur ma tête et l’immensité sous mes pieds.

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[449]

Voir, à l’Appendice, le № XI: Francis Tulloch.

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[450]

C’est l’hémistiche de Virgile renversé. Virgile a dit: Æquora tuta silent. (Énéid. I. v. 164.)

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