L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Tout d’abord, il ne vil rien : une faible clarté tombait d’une ouverture fermée de barreaux entrecroisés. Nicolas demanda au geôlier d’apporter une torche. Celui-ci se fit tirer l’oreille : ce n’était pas là l’habitude et il n’avait pas d’ordres pour cela. Nicolas emporta ses hésitations avec une pièce ; l’homme accrocha sa propre torche à un anneau dans la muraille et se retira après avoir tiré et fermé la porte. Il put alors envisager l’ensemble du cachot. À sa gauche, sur un châlit couvert de paille une forme humaine gisait, étroitement maintenue aux pieds par de lourdes chaînes dont les extrémités étaient fixées à la muraille. Les bras étaient aussi entravés par des chaînes plus légères qui, moins tendues, permettaient au prisonnier de se redresser et de mouvoir ses mains. Nicolas demeura un moment silencieux. Il ignorait si l’homme allongé dormait. S’approchant, il fut frappé par le changement opéré sur le garde du corps. Sans perruque, le cheveu rare et collé sur le crâne, le visage grisâtre et creusé, il avait vieilli de plusieurs années en quelques semaines. Sur ses traits se lisait un profond accablement. La bouche ouverte laissait pendante la mâchoire qui tremblait. Il ouvrit les yeux et reconnut Nicolas. Il hocha la tête avec une manière de sourire et tenta de se relever, mais Nicolas dut l’aider en le prenant sous les bras.
— Ainsi, monsieur, on vous a laissé m’approcher ! Malgré tout.
— Je ne vois pas pourquoi on m’en aurait empêché : vous oubliez mes fonctions.
— Je m’entends. Sommes-nous seuls ?
Il regarda vers la porte du cachot, l’air inquiet.
— Vous le voyez bien. La porte est fermée et le guichet clos. Nul ne peut nous entendre, si c’est cela que vous craignez.
Il parut se rassurer.
— Monsieur Le Floch, j’ai confiance en vous. Je sens que vous ne me croyez pas si coupable. Vous avez eu l’occasion de m’arrêter avant l’événement, avant mon crime. Vous vous en êtes abstenu, vous aviez fait la part des choses… C’est pourquoi j’ai demandé à vous parler.
— Monsieur, ce n’est pas que je vous exonère de votre faute, ne vous y trompez pas. Votre crime est grave, mais je pense qu’il y avait chez vous plus d’inconséquence que de volonté de nuire. Pour le reste, je suis à votre disposition pour vous entendre, pour autant que vos propos ne traversent pas les obligations de ma fonction.
— Pouvons-nous passer un marché ?
— Vous n’êtes nullement en mesure d’imposer des conditions et je ne suis pas autorisé à traiter avec vous.
— Monsieur, ne refusez pas si vite. Accordez à un homme qui n’a plus que quelques jours, peut-être quelques heures à vivre, la grâce de l’écouter et, avec un peu de compassion, de l’entendre.
— Dites toujours, monsieur. Je ne vous promets rien.
— Tout d’abord, je vais vous donner une preuve de ma bonne foi. J’imagine que vous continuez à rechercher les bijoux de Madame Adélaïde ?
Il vit qu’il avait touché juste à l’espèce de sursaut qui agita Nicolas, lequel se le reprocha aussitôt.
— Il se peut, monsieur.
— Je me repens de cela aussi. La princesse a toujours été bonne envers moi. Mon infidélité à son égard est sans excuses. Monsieur Le Floch, vous irez au casernement des gardes du corps. Derrière ma couchette, sous la transversale en bois du torchis, creusez le plâtre et vous découvrirez le reste des bijoux dérobés, puisque aussi bien vous détenez déjà la bague à la fleur de lys. Allez-vous m’écouter maintenant, monsieur ?
— Certes, mais je ne peux rien vous promettre.
— Peu m’importe après tout, je n’ai plus rien à perdre ! Accepteriez-vous de porter un message de ma part : à Mme la marquise de Pompadour et cela, par votre salut, aujourd’hui même ?
Il avait baissé la voix en citant ce nom. Nicolas demeurait impavide. Que signifiait cette requête ? Truche avait-il une dernière volonté à exprimer, une grâce à demander ? Connaissant les relations entre la favorite et le condamné, il s’interrogeait sur son devoir. Ce n’était pas de la crainte, mais il avait la nette conscience que cela pouvait l’entraîner lui-même plus loin qu’il n’aurait jamais dû consentir. D’un autre côté, pouvait-il refuser à Truche de La Chaux, dont la mort terrible et ignoble était si proche, de déférer à sa dernière demande ? Il estima ne pas pouvoir refuser. Il réfléchit aussi que s’il était là, dans ce cachot, ce n’était pas de son fait mais parce que M. de Saint-Florentin lui avait ordonné de s’y rendre. Il pensa aux propres relations existant entre le ministre et la marquise. Peut-être toutes ces puissances étaient-elles tombées d’accord pour qu’il fût leur messager vers un condamné à la veille de son exécution ? Que risquait-il ? Il rendrait compte et transmettrait et n’aurait pas sur la conscience le remords d’avoir refusé quelque chose à un homme qui allait quitter ce monde.
— Soit, monsieur. Comment souhaitez-vous procéder ?
— Je n’ai pas le droit d’écrire. Auriez-vous le nécessaire sur vous ?
Nicolas fouilla la poche de son habit. Il y trouva son contenu habituel : son calepin noir, une mine de plomb, un canif, un bout de ficelle, un mouchoir, une tabatière et du pain à cacheter.
— Une page de ce calepin et ce crayon feront-ils l’affaire ?
— Cela conviendra.
Nicolas détacha le papier fragile le plus proprement possible, le lissa et le tendit avec la mine au prisonnier. Celui-ci plaqua le papier contre la muraille et, après avoir humecté la pointe du crayon, se mit à écrire en très petits caractères. Nicolas constata qu’il n’y avait aucune hésitation dans la rédaction et qu’il avait dû songer longtemps auparavant à ce qu’il désirait transmettre. Il rédigea ainsi une vingtaine de lignes serrées puis replia soigneusement la feuille comme s’il se fût agi d’une petite lettre. Il regarda Nicolas d’un air gêné.
— Monsieur Le Floch, ne vous méprenez pas sur ma requête : je souhaite seulement vous protéger. Il vaut mieux pour vous ne pas connaître le contenu de ce message. Je sais que vous respecteriez mon vœu de l’ignorer, mais je ne sais si son destinataire aura les mêmes raisons de vous faire confiance. Aussi, je vous le demande, comment cacheter ce pli ?
— Sans aucune difficulté. J’ai là du pain à cacheter qui me sert à poser les scellés. Je vous en donne un morceau, vous fermez votre pli, et vous signez en travers.
Truche soupira comme si un poids pesant lui était ôté de la poitrine. Nicolas songea que, dans le malheur, l’homme avait recouvré comme une nouvelle dignité. La personnalité médiocre et même un peu vulgaire avait laissé la place à un être souffrant, mais qui paraissait comme apaisé par la certitude de son destin. Le temps des adieux était venu. Nicolas plaça le billet dans son habit. Au moment de sortir du cachot, il s’adressa une dernière fois au prisonnier.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous êtes un honnête homme.
Il frappa à la porte. La clef joua dans la serrure. Le geôlier apparut et récupéra sa torche. Le visiteur se retourna et s’inclina en direction du prisonnier dont la silhouette s’était déjà fondue dans l’ombre.