Deux heures plus tard, Khuraburi apparut dans l’aurore. La ville avait déjà un pied dans la mangrove. Ses maisons basses paraissaient glisser vers les eaux, sous les palétuviers. Au bout de l’artère principale, Marc trouva l’agence. Il n’était que sept heures du matin, mais tout paraissait déjà cuit par le soleil.
Marc s’inscrivit pour le départ de huit heures. Aussitôt, on l’installa dans un car, avec d’autres Occidentaux, qui surgissaient par petits groupes, mal réveillés, hagards.
Il y avait des Suédois, des Allemands, des Américains, et des Thaïs. Coup de chance, aucun Français en vue : Marc redoutait d’avoir à s’expliquer sur son périple. En même temps, il avait le sinistre sentiment que son secret était apparent — comme une tache de naissance sur son visage.
Au bout de quelques kilomètres, ils atteignirent l’embarcadère. Un grand Speedboat, blanc et lisse, les attendait. Ils embarquèrent sous un ciel d’orage. Marc songea aux avertissements du loueur de voitures. Mais à mesure que le bateau glissait parmi les méandres des marécages, le soleil réapparaissait. Ils rejoignirent la mer sous un éclat dur et sans faille. La mousson serait pour une autre fois.
Installé à la poupe du navire, Marc réfléchissait au post-scriptum du message de Reverdi. Une sorte de conseil supplémentaire :
Lise, mon amour, lorsque tu chercheras la Chambre de Pureté, lorsque tu marcheras dans la forêt, n’oublie jamais d’observer, de capter chaque détail autour de toi. À mesure que tu t’approcheras de la Chambre, un autre signe t’attend. Quelque chose sans quoi rien ne serait possible…
Souviens-toi des « Jalons qui Volent et Foisonnent ». Il y aura, dans la jungle, un autre mouvement à saisir. Une respiration, un frémissement qui annoncera l’imminence de la Chambre…
Le rite est vivant, mon amour. Il n’est jamais lettre morte. Cherche le mouvement, au sein de la végétation, et tu découvriras la Chambre…
Marc n’aimait pas l’allusion aux Jalons qui avaient failli lui coûter l’enquête. Il n’était pas prêt à buter encore contre une énigme végétale ou animale. Que désignait Reverdi ? Une nuée d’insectes ? Un vol d’oiseaux ? Une rivière ?
Il pressentait que le tueur intégrait son rite à la forêt et le considérait comme un élément parmi d’autres de la nature. Un acte vivant, organique, qui s’insérait dans le biorythme de la jungle. Peut-être même en faisait-il une condition sine qua non à l’équilibre de la faune et de la flore. Marc se souvenait d’un tueur en série, aux États-Unis, Herbert Mullin, qui pensait empêcher des tremblements de terre par ses meurtres et déchiffrait le degré de pollution de l’air dans les viscères de ses proies.
Au bout de deux heures de traversée, ils parvinrent à Koh Surin. Une île d’émeraude, posée sur un bleu de violence. Tout paraissait d’une virginité originelle. Hors de l’homme.
Pourtant, en mettant le pied à terre, Marc découvrit la catastrophe. Des centaines de touristes campaient sur la plage, dans des tentes alignées, à l’abri des arbres. Ils grouillaient comme des cafards, proliférant, saccageant la beauté qu’ils prétendaient admirer.
Marc s’était renseigné : Koh Surin était un parc national. Toute construction y était interdite. Les exploitants thaïs avaient contourné la loi en installant un gigantesque camping. Quelques baraques de bois offraient les services minimum. L’une d’elles portait les mentions, peintes à la main : DIVING, SCUBBA, SNURCKLING. Reverdi avait sans doute travaillé ici, en tant que moniteur de plongée…
Il attrapa sur un comptoir une carte de l’île et abandonna ses compagnons à leur programme — ils essayaient déjà masques et palmes en vue d’un « diving tour ».
Koh Surin était un fragment de terre, en forme de cacahuète, qui ne dépassait pas deux kilomètres de longueur. Il pouvait largement en faire le tour avant la fin d’après-midi et rejoindre son groupe pour le départ. Il remonta la plage vers l’est, croisant d’énormes racines de palétuviers, puis plongea sous les palmiers. Aussitôt, il découvrit un sentier, à flanc de coteau, qui permettait de suivre le rivage en hauteur, sous la végétation.
Il était onze heures. La forêt frémissait d’ombres et de lumière. Les feuilles, les lianes murmuraient des confidences d’eau et de sève, à travers les taches du soleil. De temps à autre, Marc apercevait la mer, en contrebas. À chaque crique, la couleur des flots changeait. Infusions légères de turquoise ou de jade. Profondeurs mentholées ou blocs de lavande, à l’épaisseur de gouache.
Parfois, Marc surprenait un groupe de Thaïs, qui se baignaient d’une manière originale : entièrement habillés, harnachés de gilets de sauvetage, ils portaient vaillamment masque et tuba, alors qu’ils n’avaient de l’eau que jusqu’aux genoux.
Toute l’île fourmillait d’un tourisme consternant, et pourtant, Marc éprouvait le sentiment d’une solitude totale. Il sut à cet instant qu’il coïncidait avec Jacques Reverdi. Son mode d’existence contradictoire. Solitaire et secret, dans des lieux trop fréquentés, toujours menacés par la civilisation.
Marc perçut un changement autour de lui. Une sorte d’allégement, de raffinement des sons. Et aussi une attention, une bienveillance qui s’orientaient vers lui. La jungle se penchait, l’entourait, le caressait… Il mit quelques secondes à comprendre : les bambous. Il se trouvait dans un grand buisson de graminées qui se balançaient dans le vent avec langueur. Par pure intuition, Marc s’enfonça parmi les feuillages : un sentier descendait vers la gauche, jusqu’au bord du rocher qui surplombait la mer.