Le serment des limbes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226176738
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:
— Ce jour-là, Sylvie m’a posé un ultimatum. Elle m’a prévenu que si je n’agissais pas, elle s’en chargerait elle-même. Sur le coup, je n’ai pas saisi. Cette histoire me dépassait complètement. Tout le mois d’octobre, elle m’a harcelé, me répétant que je ne comprenais rien. Que je n’étais pas un vrai prêtre. Elle ne cessait de répéter un passage des épîtres de Paul aux Thessaloniciens : « Lorsque l’impie se révélera, le Seigneur le fera disparaître par le souffle de sa bouche, l’anéantira par la manifestation de sa venue. » (Il reprit sa respiration.) Je ne savais plus quoi faire. Un exorcisme ! Pourquoi pas un bûcher ? À chaque fois, je répétais à Sylvie que la seule urgence était de consulter un psychiatre. À la fin, je lui ai annoncé que j’allais m’en charger moi-même. En un sens, je crois... Je pense que j’ai précipité les choses. Je n’ai jamais su la vérité sur Manon, mais Sylvie était bonne pour l’asile.
Mariotte avait raison mais la folie de Sylvie possédait sa propre logique. La femme n’avait pas agi sur un coup de tête, un accès de panique — elle avait soigneusement préparé son plan. Non pour éviter la prison mais pour sauver la mémoire de sa fille. Pour que personne, jamais, ne puisse soupçonner son mobile.
— Au mois de novembre, elle n’est plus venue. J’ai cru, j’ai espéré que les choses étaient rentrées dans l’ordre. La suite, vous la connaissez. Tout le monde la connaît.
Le père Mariotte se tut encore. Il mesurait, encore aujourd’hui, le gouffre de ses erreurs. Il reprit d’une voix à peine perceptible :
— Depuis ce jour, je vis dans le doute.
— Le doute ?
— Je n’ai aucune preuve formelle contre Sylvie. Après tout, la vérité est peut-être encore différente...
— Pourquoi n’avez-vous pas prévenu les gendarmes ?
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Vous savez très bien pourquoi.
— Elle vous parlait sous le sceau de la confession ?
— À chaque fois, oui. Quand j’ai appris la mort de la petite, j’ai brisé moi-même le confessionnal, à coups de hache. Je ne l’ai jamais reconstruit. Je ne pouvais plus entendre une confession dans cette église.
— C’est pour ça qu’il y a le box à côté, dans le couloir ?
Son silence était un acquiescement. L’évocation de la cellule me rappela un autre souvenir :
— À votre avis, qui a écrit « Je t’attendais » à l’intérieur ?
Je ne sais pas. Je ne veux pas savoir.
J’achevai la chronologie des faits :
— Après le drame, vous avez revu Sylvie ?
— Bien sûr, cette ville est minuscule. Mais elle m’évitait.
— Elle n’est plus venue se confesser ?
— Jamais. Son silence était comme une pierre. (Il ouvrit ses mains et les poussa devant lui.) Une énorme pierre qui s’était refermée sur ma propre interrogation. J’étais emmuré là-dedans, vous comprenez ?
— Quand vous avez appris la mort de Sylvie Simonis, l’été dernier, qu’avez-vous pensé ?
— Je vous dis que je ne veux plus y réfléchir.
— Il y a peut-être quelqu’un, dans cette ville, qui connaissait la vérité. Quelqu’un qui a décidé de venger Manon.
— Le meurtre est confirmé ? Les gendarmes n’ont jamais dit que...
— Je vous le dis, moi. Que pensez-vous de Thomas Longhini ?
Le prêtre retrouva son expression d’effarement :
— Quoi, Thomas ?
— Quand on l’a accusé du meurtre de Manon, il a promis qu’il reviendrait. Il pourrait avoir vengé la petite fille.
— Vous êtes fou.
Je n’ai pas inventé le cadavre de Sylvie.
— Laissez-moi. Je dois prier.
Des larmes roulaient sur ses joues. Son expression était impassible.
Plus rien ne semblait pouvoir l’atteindre. Il murmurait déjà le célèbre psaume 22 :
Ne reste pas loin de moi, le malheur est proche,
Je n’ai personne pour m’aider.
Ma force s’en va comme l’eau qui coule,
Tous mes os se détachent.
Mon cœur est comme la cire, il fond dans ma poitrine...
Sa voix s’éteignit derrière moi alors que je traversais l’église.
Sur le parvis, je respirai la nuit à pleins poumons. La place était plongée dans les ténèbres et offrait un reflet exact de mon esprit. Une zone noire, glacée, sans repère ni lumière.
Soudain, des appels de phares percèrent la nuit.
Une voiture était stationnée sur la place.
La Peugeot bleue du capitaine Sarrazin. « Pas trop tôt », pensai-je en me dirigeant vers le véhicule.
50
— MONTEZ.
Je contournai la Peugeot et m’installai côté passager. Il flottait dans l’habitacle une odeur de propreté saisissante. Une rigueur impeccable, qui vous excluait et vous faisait craindre de salir les tissus.
— Vous buvez en service, commandant ?
Mon haleine chargée de gnôle.
— Je ne suis pas en service. Juste en vacances.
— Vous y voyez plus clair, maintenant ?
Je ne répondis pas. Dans l’obscurité, le gendarme souriait. Il posa sur mes genoux mon pistolet automatique puis reprit, sur un ton patient :
— Vous sortez de l’église. Vous avez l’air sonné. Vous avez dû interroger Mariotte.
— Et si vous me parliez de votre propre enquête ? On gagnerait du temps.
— Je vous ai laissé la journée. Dites-moi ce que vous savez. Je verrai si ça vaut le coup de vous aider.
Je m’interrogeais sur ce changement d’humeur. Mais je n’avais plus rien à perdre. Je résumai l’affaire. Manon possédée. Sa mère l’éliminant pour tuer le démon en elle. L’élaboration de l’alibi. La vengeance de l’infanticide, quatorze ans plus tard.
Le gendarme conserva le silence. Il ne souriait plus.
— Qui a vengé Manon, selon vous ? demanda-t-il enfin.
— Celui qui l’aimait comme une sœur. Thomas Longhini.
— Vous l’avez retrouvé ?
— Non. Mais c’est ma priorité.
— Pourquoi aurait-il agi quatorze ans après ?
— Parce que justement, à l’époque, le gamin n’avait que quatorze ans. Son plan a mûri, sa détermination s’est intensifiée. Il avait promis de revenir, et il est revenu.
— C’est donc un fou furieux, lui aussi ?
Je ne répondis pas. J’eus un geste réflexe vers mon paquet de Camel. Allumer une clope ici : une profanation. Le silence s’installait à nouveau.
— À vous, maintenant. Où en est votre enquête ?
— À peu près au même point que vous.
— Vous êtes d’accord avec mes conclusions ?
— Je vous suis sur la culpabilité de la mère. Mais je n’ai pas plus de preuves que vous. Et je n’ai jamais pu consulter le dossier d’enquête. Il y a prescription sur un meurtre aussi ancien. À mon avis, le juge de Witt a détruit le dossier.