Germinal
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #13
- Год: 1885
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Germinal». Краткое содержание книги:
Le milieu ouvrier minier, dans le nord de la France à la fin du XIXe siècle, les premières revendications des mineurs, la grève qui tourne à la violence…
VII
C’était au Plan-des-Dames, dans cette vaste clairière qu’une coupe de bois venait d’ouvrir. Elle s’allongeait en une pente douce, ceinte d’une haute futaie, des hêtres superbes, dont les troncs, droits et réguliers, l’entouraient d’une colonnade blanche, verdie de lichens; et des géants abattus gisaient encore dans l’herbe, tandis que, vers la gauche, un tas de bois débité alignait son cube géométrique. Le froid s’aiguisait avec le crépuscule, les mousses gelées craquaient sous les pas. Il faisait nuit noire à terre, les branches hautes se découpaient sur le ciel pâle, où la lune pleine, montant à l’horizon, allait éteindre les étoiles.
Près de trois mille charbonniers étaient au rendez-vous, une foule grouillante, des hommes, des femmes, des enfants emplissant peu à peu la clairière, débordant au loin sous les arbres; et des retardataires arrivaient toujours, le flot des têtes, noyé d’ombre, s’élargissait jusqu’aux taillis voisins. Un grondement en sortait, pareil à un vent d’orage, dans cette forêt immobile et glacée.
En haut, dominant la pente, Etienne se tenait, avec Rasseneur et Maheu. Une querelle s’était élevée, on entendait leurs voix, par éclats brusques. Près d’eux, des hommes les écoutaient: Levaque les poings serrés, Pierron tournant le dos, très inquiet de n’avoir pu prétexter des fièvres plus longtemps; et il y avait aussi le père Bonnemort et le vieux Mouque, côte à côte, sur une souche, l’air profondément réfléchi. Puis, derrière, les blagueurs étaient là, Zacharie, Mouquet, d’autres encore, venus pour rire; tandis que recueillies au contraire, graves ainsi qu’à l’église, des femmes se mettaient en groupe. La Maheude, muette, hochait la tête aux sourds jurons de la Levaque. Philomène toussait, reprise de sa bronchite depuis l’hiver. Seule, la Mouquette riait à belles dents, égayée par la façon dont la Brûlé traitait sa fille, une dénaturée qui la renvoyait pour se gaver de lapin, une vendue, engraissée des lâchetés de son homme. Et, sur le tas de bois, Jeanlin s’était planté, hissant Lydie, forçant Bébert à le suivre, tous les trois en l’air, plus haut que tout le monde.
La querelle venait de Rasseneur, qui voulait procéder régulièrement à l’élection d’un bureau. Sa défaite, au Bon-Joyeux, l’enrageait; et il s’était juré d’avoir sa revanche, car il se flattait de reconquérir son autorité ancienne, lorsqu’on serait en face non plus des délégués, mais du peuple des mineurs. Etienne, révolté, avait trouvé l’idée d’un bureau imbécile, dans cette forêt. Il fallait agir révolutionnairement, en sauvages, puisqu’on les traquait comme des loups.
Voyant la dispute s’éterniser, il s’empara tout d’un coup de la foule, il monta sur un tronc d’arbre, en criant:
– Camarades! camarades!
La rumeur confuse de ce peuple s’éteignit dans un long soupir, tandis que Maheu étouffait les protestations de Rasseneur. Etienne continuait d’une voix éclatante:
– Camarades, puisqu’on nous défend de parler, puisqu’on nous envoie les gendarmes, comme si nous étions des brigands, c’est ici qu’il faut nous entendre! Ici, nous sommes libres, nous sommes chez nous, personne ne viendra nous faire taire, pas plus qu’on ne fait taire les oiseaux et les bêtes!
Un tonnerre lui répondit, des cris, des exclamations.
– Oui, oui, la forêt est à nous, on a bien le droit d’y causer… Parle!
Alors, Etienne se tint un instant immobile sur le tronc d’arbre. La lune, trop basse encore à l’horizon, n’éclairait toujours que les branches hautes; et la foule restait noyée de ténèbres, peu à peu calmée, silencieuse. Lui, noir également, faisait au-dessus d’elle, en haut de la pente, une barre d’ombre.
Il leva un bras dans un geste lent, il commença; mais sa voix ne grondait plus, il avait pris le ton froid d’un simple mandataire du peuple qui rend ses comptes. Enfin, il plaçait le discours que le commissaire de police lui avait coupé au Bon-Joyeux; et il débutait par un historique rapide de la grève, en affectant l’éloquence scientifique: des faits, rien que des faits. D’abord, il dit sa répugnance contre la grève: les mineurs ne l’avaient pas voulue, c’était la Direction qui les avait provoqués, avec son nouveau tarif de boisage. Puis, il rappela la première démarche des délégués chez le directeur, la mauvaise foi de la Régie, et plus tard, lors de la seconde démarche, sa concession tardive, les dix centimes quelle rendait, après avoir tâché de les voler. Maintenant, on en était là, il établissait par des chiffres le vide de la caisse de prévoyance, indiquait l’emploi des secours envoyés, excusait en quelques phrases l’Internationale, Pluchart et les autres, de ne pouvoir faire davantage pour eux, au milieu des soucis de leur conquête du monde. Donc, la situation s’aggravait de jour en jour, la Compagnie renvoyait les livrets et menaçait d’embaucher des ouvriers en Belgique; en outre, elle intimidait les faibles, elle avait décidé un certain nombre de mineurs à redescendre. Il gardait sa voix monotone comme pour insister sur ces mauvaises nouvelles, il disait la faim victorieuse, l’espoir mort, la lutte arrivée aux fièvres dernières du courage. Et, brusquement, il conclut, sans hausser le ton.
– C’est dans ces circonstances, camarades, que vous devez prendre une décision ce soir. Voulez-vous la continuation de la grève? et, en ce cas, que comptez-vous faire pour triompher de la Compagnie?
Un silence profond tomba du ciel étoilé. La foule, qu’on ne voyait pas, se taisait dans la nuit, sous cette parole qui lui étouffait le cœur; et l’on n’entendait que son souffle désespéré, au travers des arbres.
Mais Etienne, déjà, continuait d’une voix changée. Ce n’était plus le secrétaire de l’association qui parlait, c’était le chef de bande, l’apôtre apportant la vérité. Est-ce qu’il se trouvait des lâches pour manquer à leur parole? Quoi! depuis un mois, on aurait souffert inutilement, on retournerait aux fosses, la tête basse, et l’éternelle misère recommencerait! Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, en essayant de détruire cette tyrannie du capital qui affamait le travailleur? Toujours se soumettre devant la faim, jusqu’au moment où la faim, de nouveau, jetait les plus calmes à la révolte, n’était-ce pas un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage? Et il montrait les mineurs exploités, supportant à eux seuls les désastres des crises, réduits à ne plus manger, dès que les nécessités de la concurrence abaissaient le prix de revient. Non! le tarif de boisage n’était pas acceptable, il n’y avait là qu’une économie déguisée, on voulait voler à chaque homme une heure de son travail par jour. C’était trop cette fois, le temps venait où les misérables, poussés à bout, feraient justice.
Il resta les bras en l’air. La foule, à ce mot de justice, secouée d’un long frisson, éclata en applaudissements, qui roulaient avec un bruit de feuilles sèches. Des voix criaient: