Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
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Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Elle resta seule avec un enfant. Elle n’était pas riche, peu séduisante, pas connue. La route serait longue et difficile pour arriver à gouverner par les moyens ordinaires. Elle se sentait forte, pourtant ! Comment prouver sa force ? Pénétrante, comment exercer sa pénétration ?
Elle se fit donner des places pour les séances de la Chambre, et, patiemment, elle étudia tous les hommes politiques en qui la France pouvait mettre son espoir. Enfin elle en choisit un. C’était un garçon déjà célèbre, plein d’un tempérament exubérant, d’une incontestable puissance, d’un avenir assuré. Elle lui écrivit une de ces lettres à triple fond comme les femmes savent en écrire. Elle ne cachait point son sexe, sûre de troubler l’homme, disait son admiration, puis, avec une prodigieuse habileté, elle intriguait cet esprit qu’elle avait su deviner, lui révélant ses propres pensées, indiquant ses tendances, éclairant même avec une pénétration singulière certains côtés obscurs de lui.
Quel est l’homme un peu célèbre qui n’a point reçu ces lettres d’inconnues, et qui n’a pas été pris à leur mystère ? Est-il une femme un peu femme, souple et rusée, qui n’ait point obtenu ce qu’elle voulait par ce vieux moyen toujours bon ? Ne pourrait-on pas même citer dans Paris trois ou quatre hommes de talent que des correspondances mystérieuses ont conduits jusqu’au mariage ?
Il fut pris comme les autres, il répondit. Alors commença entre eux un marivaudage singulier de politique et de galanteries mêlées. Les mots d’amour étaient remplacés par des noms de peuples ; et, de place en place, elle jetait habilement sur ses conseils et sur ses raisonnements un léger voile de tendresse.
Lui, nature méridionale, assez facile à l’exaltation, peu habitué d’ailleurs jusque-là aux succès où sa personne physique jouait un rôle, fut ému, séduit peu à peu par cet échange continu de lettres avec une femme qu’il supposait naturellement jolie, qu’il voyait exceptionnellement intelligente, et qu’il avait conquise de loin par la seule puissance de son talent.
Il voulut la voir ; elle refusa. Cette résistance exaspéra son désir. Elle lui confessa qu’elle n’était pas jolie, et plus jeune déjà. Il fut ennuyé de cet aveu ; il insista cependant, et chaque semaine il recevait une longue lettre semblable à un rapport d’ambassadeur, avec des réflexions sages et des aperçus très subtils sur la situation de l’Europe.
Parfois, dans ses discours à la Chambre, dans ses allocutions en province, dans ses toasts aux banquets publics, il répétait textuellement des pages entières de sa correspondante anonyme ; et il s’étonnait souvent lui-même du succès qu’obtenait cette prose élégante et claire.
Ces jours-là les journaux proclamaient qu’il s’était surpassé. Le cœur pris, l’esprit enveloppé, l’intelligence séduite, il déclara enfin à son inconnue qu’il romprait toutes relations si elle ne consentait point à devenir son amie visible.
Elle le sentit mûr pour le cueillir. Elle consentit et lui assigna un rendez-vous.
Depuis longtemps déjà elle avait joué, meublé, préparé le petit appartement qui devait servir à ces entrevues.
Il y vint, le cœur battant ; et, quand il entra, un peu essoufflé, car il était assez gros, il trouva devant lui une femme aux traits un peu durs, mais aimable, à l’œil large, vêtue en Parisienne qui désire plaire, émue aussi et les deux mains ouvertes, et qui disait : « Venez donc, mon ami, qu’on vous aime enfin de près ».
Et, tout d’un coup, ils se mirent à parler politique. Ils n’étaient point d’accord sur certains points, ils s’expliquèrent, s’animant, se querellant presque, et s’attachant mystérieusement l’un à l’autre par mille liens ténus de l’esprit.
Ils se quittèrent ; se revirent ; s’aimèrent d’une tendresse faite de raison, d’équilibre moral et européen, de géographie et d’accordances intellectuelles. Elle fut sa maîtresse cependant ; mais si peu !
Et cela dure encore. Et grâce à cette ruse singulière qu’ont les femmes, à ce génie de la dissimulation, le secret de leurs relations n’a point été complètement saisi.
Parfois, un journal annonce qu’on l’a reconnu, lui, l’homme d’État qui ne peut sortir sans recevoir au visage tous les regards de la foule, qu’on l’a reconnu dans l’obscurité profonde d’une loge au théâtre, et qu’une femme l’accompagnait. Mais quelle femme ? On cherche ; on jase, on nomme des actrices ; on soupçonne des grandes dames ; on désigne même des danseuses ! Non point : c’est elle, la politicienne mûre, l’amie grave, la conseillère de tous les jours. Car chaque matin maintenant, il reçoit une lettre d’elle, une lettre où sont analysés, pesés, calculés tous les événements accomplis ou possibles !
Pour prouver sa puissance, elle a fait même un coup de maître. Elle l’a enlevé ; elle l’a enlevé comme jadis les gentilshommes enlevaient au couvent les jeunes filles ; et ils ont disparu, cachés quelque part dans cette Europe qui occupe toutes leurs pensées, qui remplace pour eux l’amour. Qu’ont-ils faits ? Où ont-ils été ? Nul ne le sait au juste. Les reporters fourbus sont revenus à leurs rédactions, sans nouvelles. Les hommes d’État se sont creusé la tête. Le mystère n’a point été percé.
Où vont les amoureux qui s’enfuient ? Toujours vers la patrie poétique, la patrie radieuse de Roméo et de Juliette ! Où pouvaient-ils aller, eux ?
Où ils pouvaient aller ? N’est-ce pas indubitablement vers la nation brumeuse et menaçante, vers la terre aux secrets politiques, aux éternels problèmes, la terre où médite celui qu’on appelle le chancelier de fer !
Galanterie sacrée
(Gil Blas, 17 novembre 1881)
Les femmes aujourd’hui aiment la robe du moine. Le moine a toujours aimé la robe des femmes, en tout bien tout honneur.
La galanterie française est morte, dit-on. Les hommes ne s’occupent plus des femmes, on ne cause plus, on ne sait plus marivauder ! Allez voir dans les parloirs des couvents, dans les longs parloirs à cellules vitrées, mystérieuses et sombres, si l’on ne sait plus marivauder.
La politique, les affaires, la Bourse, toutes les préoccupations de la vie pratique ont pris les hommes, les hommes en culottes. Alors, lentement, au nom de la religion du Christ mort de tendresse, les hommes en soutane blanche ont recueilli l’amour des femmes. Ils s’occupent d’elles, consolent leurs tristesses, apaisent les élans tumultueux de leurs cœurs affamés d’inconnu, bercent avec les grands mots vides, les creuses théories, les phrases mélodieuses, avec toute cette puérile philosophie de confessionnal les pauvres petites âmes des femmes, troublées, voletantes, cherchant un point d’appui.
La femme aime la robe du moine ! Elle l’aime parce qu’il y a dans cet amour une vague odeur de sacrilège, de profanation, parce qu’elle joue là son rôle biblique de serpent, de tentatrice, parce qu’elle a pour mission, pour devoir, de se faire aimer par l’homme, quel que soit cet homme ; parce que son triomphe de séductrice grandit avec la difficulté de la conquête. Mais pour être aimé, le moine s’est fait aimable, mondain, séduisant.